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Doux enfer

Jadinamona

Posté par Jadinamona, le 18 novembre 2021


6 commentaires

[OS] Et dans la nuit s'éleva son hurlement sans fin.

Le soir tombait sur Alysia et le Castlewar ralentissait sa marche inexorable. Il finirait par s’immobiliser quelques heures, jusqu’à l’aube, avant de s’animer à nouveau.

Il en était ainsi depuis deux longues années.

Deux années de terreur absolue. Deux années au cours desquelles Alysia avait connu le pire. Les hommes étaient tombés par milliers et aucun d’entre eux n’avait été en mesure d’enrayer la marche inexorable de la machine de guerre vivante. Aucun n’avait repoussé l’invasion des Vulturs, aucun n’était parvenu à tenir tête aux Infernaux. Les plus grandes villes étaient tombées aux mains de l’entité maléfique et les autres régions d’Alysia agonisaient sous le poids de la maladie. La peste du dieu Anathos entraînait une mort inéluctable, à peine moins immédiate que celle dispensée par le Castlewar.

Anathos admirait la vue du haut de la plateforme. Il aimait la crainte que suscitait son passage. La terreur lui succédait très vite, puis le néant, car rien ne survivrait à l’offensive de son arsenal. Il avait fallu au renégat des millénaires pour s’extraire de sa coquille vide, des millénaires pour que son plan lui assure une victoire nette et sans bavure. Les généraux dont il s’était entouré s’assuraient de la réussite de son œuvre.

Des généraux dont les enveloppes charnelles n’étaient pas sans rappeler celles de leurs modèles. Une perversité qu’Anathos avait ajouté à son dessein initial et qui le ravissait.

— Maître !

Le dieu se retourna sans se presser. La Dark-Jadina se courba sous la brûlure de son regard. Il l’avait inventée, il savait quels sentiments elle nourrissait à son égard. Que cette attirance non-réciproque lui soit inspirée par l’hôte d’Anathos ou par l’entité elle-même importait peu. Il aimait se jouait de cette unique faiblesse. La créature s’inclina profondément et son maître sut qu’elle n’était pas porteuse de bonnes nouvelles. Il la connaissait plus joueuse, moins effacée.

— Qui y a-t-il ?

— La Légendaire Ténébris, elle…

— J’espère pour vous qu’elle n’est pas déjà morte !

— N-Non, bien sûr que non, seigneur Anathos, elle est simplement évanouie. Elle n’a pas parlé, malgré les efforts que nous avons consacré à lui soutirer ces réponses.

Le regard d’Anathos s’assombrit. En un clin d’œil, il fut auprès d’elle. Une main dans ses cheveux rouge sang, une nuance qu’il affectionnait tout particulièrement, il rejeta son visage en arrière et gronda :

— Vous auriez échoué ?

— Ténébris est une combattante d’une autre trempe, maître ! Elle n’est pas un adversaire commun, identique à tous ceux que nous avons combattu et que nous avons écarté.

Anathos renifla. Aucune excuse ne justifierait cet échec. Il n’avait pas créé ces pantins pour tolérer la défaite, pour qu’ils ne remplissent pas la moindre de ses requêtes. Il avait conçu les répliques parfaites de leurs modèles, en excluant leurs défauts, leur encombrante humanité. Ces marionnettes n’étaient, à ce titre, pas plus humaines que pouvaient l’être les Vulturs ou même cette gigantesque machine de guerre.

— Je vous promets de m’employer à lui arracher ces informations, comme je l’ai vaincue lorsque nous l’avons enlevée.

— T’ai-je déjà dit combien je préférais les actes aux belles paroles ?

Il tirait toujours sur ses cheveux. Sa gorge pulsait sous son regard et les mots s’étranglaient à l’intérieur. S’il se penchait un peu plus, Anathos pourrait voir des larmes accrochées dans les cils de sa création. Elle se désolait de l’avoir déçu pour la première fois.

— Notre œuvre est loin d’être finie.

— Les Légendaires sont notre prochaine destination, maître ?

— Lorsque Ténébris nous aura livrés leur position.

Il contemplait le visage de Dark-Jadina, ses cils rouges, sa peau violette et lisse, ses yeux d’un vert qui rappelait celui de son modèle. La fierté que la créature lisait dans son regard, elle la confondait avec une émotion moins ambiguë, peut-être même de l’affection.

— J’ai longtemps pensé que les Légendaires viendraient à notre rencontre, souffla-t-elle. J’avais envie de…

— De montrer à ton modèle à quel point tu lui es supérieure, ricana le dieu. As-tu réellement besoin de jouir de sa douleur pour en avoir l’intime certitude ? Tu es ma création, tu lui es de fait bien supérieure. Tu l’écraseras le moment venu, tu as ma parole.

— Laissez-moi l’abattre, je vous en prie.

La griffe d’Anathos redessinait l’angle de la mâchoire, glissa lentement sur la veine palpitante, puis remonta jusqu’à sa tempe qui battait au rythme de son cœur. Elle était faite comme un mortel, mais sa force, sa maîtrise de la magie, était bien supérieure à celle qu’un humain pouvait acquérir.

— Les Légendaires ont profité de ces deux années pour mettre toutes les chances de leur côté. Ne feins pas de l’ignorer. Jadina n’est plus celle que tu imagines.

Le dieu ignorait encore à quel point il avait vu juste, à quel point la Jadina qu’il avait contribué à construire n’avait rien en commun avec celle qui gisait, presque morte, à ses pieds deux ans plus tôt. Il aurait peut-être dû la tuer, avec le recul, mais il n’avait pas su s’y résoudre. L’âme de Danaël n’y était pour rien, mais Anathos avait eu envie d’un dernier défi, d’une difficulté supplémentaire pour couronner son triomphe. La mort des Légendaires lui offrait tout le divertissement d’un combat inoubliable.

Dark-Jadina n’ajouta rien, les lèvres tremblantes. Le souffle du dieu effleurait son visage, ravivait un penchant qu’elle savait trop humain. Une inclinaison qu’elle avait héritée de sa créatrice, une raison supplémentaire de la haïr.

— Rends-moi fier de toi, de vous, mes Infernaux, et je t’offrirai ce que tu désires : la vie de la Légendaire Jadina.

Elle crut qu’il allait mettre fin à sa tourmente, mais les doigts toujours emmêlés dans ses cheveux, il effleura ses lèvres et y imprima une morsure douloureuse. Aussi vive que la piqûre d’un animal, elle en eut le vertige. Le sang colora sa lèvre et emplit sa bouche qu’Anathos admira encore longtemps. Que voyait-il en elle ? L’image de sa créatrice, son œuvre la plus accomplie, ou un pantin docile avec lequel il lui plaisait de jouer ? Il savait exactement comment la manipuler, comment joindre la folie à la cruauté.

— Soyez la digne représentation de leur enfer personnel, susurra-t-il, à son oreille.

Le soleil se coucha moins d’une heure plus tard.

Dark-Jadina rejoignit les appartements qui lui étaient réservés. Tout en haut d’une tour, elle s’installa sur sa couche pour une autre nuit sans sommeil. Les premiers soirs de cette nouvelle vie, elle avait traqué Morphée jusqu’à ce que celle-ci la saisisse et l’entraîne dans l’inconscience. Elle lui avait montré des chimères, des monstres informes, et mille morts. La créature gardait un souvenir impérissable de ces lentes agonies.

Les chairs ouvertes, l’eau qui pénètre dans sa gorge, le feu qui crépite contre sa peau, la chute vertigineuse qui lui tend les bras, le cœur qui s’emballe au point de jaillir de sa poitrine, le sang qui gicle, les entrailles qui se répandent.

Et la douleur jusqu’aux portes de la folie.

Dark-Jadina ne dormait plus. Morphée avait verrouillé les portes de son esprit et lui avait ravi tout échappatoire. Ces monstres qui l’avaient réduite en pièces formaient la représentation de sa conscience.

La quintessence de l’être hideux qu’Anathos avait créé.

Et il n’y avait rien de plus douloureux pour un monstre de réaliser qu’il en était un.

Dans la solitude de ses quartiers, Dark-Jadina attendait. Elle apprivoisait le vide qui l’entourait et, lorsque la douleur la rattrapait, se berçait longuement. Il lui arrivait de jouer à côté du vide, de le contempler sous ses pieds. Elle avait déjà sauté, pas pour en finir avec cette existence, mais afin de voir jaillir une gerbe d’émotions. Son corps répondait, mais son âme restait vierge.

Anathos ne l’avait pas créée pour être humaine ni pour donner l’illusion qu’elle pouvait l’être. Parfois, l’impression d’être incomplète la démangeait au point où le besoin de la déloger la saisissait. Dans ces instants, elle pouvait s’arracher la peau pour en extraire cette substance. Des grands lambeaux de peau qui ne la quittaient pas vraiment, car ce corps lui résistait, même à sa détentrice.

Elle vivait avec cette sensation logée au creux de son être. Dans les quartiers environnements, elle entendait des grondements, des coups d’une violence inouïe. Ces chambres n’étaient pas moins des logements que des cellules.

Les Infernaux, lorsqu’ils ne pouvaient plus abattre, lorsque la violence ne pouvait plus s’acharner sur d’autres que, se rabattaient sur leurs propres corps.

Dark-Razzia battait l’air de ses poings jusqu’à l’épuisement qui n’arrivait jamais. Dark-Shimy était étouffée par ses propres pouvoirs, étranglée par la magie élémentaire qui échappait à son contrôle. Dark-Gryf riait parfois jusqu’à s’étouffer, s’étranglait dans son hilarité et ne s’arrêtait jamais. Il y avait, dans chacun d’eux, une part de vide, de désespoir, que rien ne saurait combler. Dark-Jadina subissait la manipulation de leur maître et luttait contre une envie de hurler, de se jeter du haut de sa tour.

Pauvre petite princesse.

Pauvres héros.

Qui diable avait osé prétendre que les monstres ne connaissaient pas la douleur ?

La créature froissa son visage et se gifla du plat de la main. Elle enfonça ses mains dans ses cheveux et les tira, plus fort encore qu’Anathos. Sa lèvre l’élançait et elle songeait à son modèle, à Jadina. Elle ne vivait plus que dans le but de la détruire et de se gaver de son agonie.

Un rêve suave qui survivait à son enfer personnel.

Dark-Jadina se pencha au-dessus de la fenêtre, suffisamment pour risquer de s’écraser cent mètres plus bas à la moindre erreur, et inspira l’air nocturne. L’odeur du chaos et de la mort, partout, inscrite jusque dans son esprit. Un esprit malade.

La nuit tombée, le pantin perdait toute utilité.

Dans la nuit s’éleva le hurlement sans fin de la créature.

6 commentaires

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  1. Encore une fois sublime bravo… J’adore l’idée et j’avoue avoir toujours espérée que l’on montre l’humanité d’un monstre en particulier celui de Dark-Jadina. J’ai seulement une question, à ton avis, Dark-Jadina aime Anathos car il possède Danaël ou elle a ses sentiments personnels ? Voilà c’était tout ! Encore bravo !!

    • Merci beaucoup !!
      On peut toujours l’imaginer, si ce n’est pas montré, et j’ai aimé leur donner ce côté ambigu. Le Pamplemousse n’a pas pu le montrer, mais on peut se projeter, il n’y a qu’à voir la manière dont ils ont été créés…
      Je pense qu’elle l’aime, mais elle a conscience que ça ne lui appartient pas complètement.
      Merci encore

  2. Ce One-shot correspond à la PERFECTION ton fanart « Châtiment » !!!
    Je me suis littéralement plongée dans ces lignes et visualiser la souffrance des Infernaux et de la jubilation d’Anathos à cette situation qui lui semble… plaisante à ses yeux.
    J’ai presque eu une envie de dire: « Ô rage ! Ô désespoir… » tellement elle est assez attirante.
    Aaaah… je ne m’en lasserai sans doute jamais de ton écriture et de tes sublimes One-shot.

    • C’est vrai que les deux se recoupent. Anathos se réjouit de la situation, mais c’est bien le seul, comme tu as pu t’en apercevoir.
      Ahaha, contente que tu aies aimé, ton commentaire me fait très très plaisir

  3. Dans ta virtuosité de ton écriture tu es le chef d’orchestre, l’auteure et l’interprète. C’est vraiment magnifique, tes textes sont justes incroyables, tu as l’âme d’une écrivaine
    Bravo
    Bonne soirée
    Dynameis03

    • Merci beaucoup pour ces beaux compliments. Je suis heureuse que mon travail te plaise, ça me touche beaucoup