Lino savait qu’il s’agissait d’une TRES mauvaise idée. Jadrid avait toujours de mauvaises idées. Alors que lui, le prince et Kalypso déambulait, zigzagant d’un trottoir à l’autre en pleine, bras dessus, bras dessous en gloussant, il ne remarqua pas qu’ils avaient déjà dépassé son petit atelier depuis longtemps.
Ce ne fut que lorsqu’ils furent devant la porte du palais que le jeune horloger réalisa que quelque chose n’allait pas. Mais l’hilarité que Jadrid déclencha chez Kalypso en essayant d’ouvrir l’immense porte était contagieuse. La dite porte grinçant bientôt, et les trois jeunes gens se retrouvèrent nez-à-nez avec un garde stupéfait. Il avait cet air des gens qui travaillent de nuit depuis trop longtemps.
Au salut de Jadrid, qui titubait et se penchait beaucoup trop sur Lino, le garde adopta une posture prudente:
« Votre Altesse, êtes vous ivre? »
Jadrid se redressa, s’arrêta, le doigt en l’air et la bouche béante, et attendit quelques secondes, cherchant ses mots. Il perdit l’équilibre lorsque Kalypso le poussa en gloussant.
« Sur la vie de Jadilyna, dit le prince, que j’suis pas ivre.
-La vie de mon père, j’a rien bu! affirma Kalypso en fronçant les sourcils, comme offensée par la simple suggestion qu’elle puisse mal tenir l’alcool.
-Sur mes montres! bégaya Lino, comme si le garde l’avait remarqué. Enfin, pas toutes. »
Le garde les dévisagea longuement en clignant des yeux, incrédule, et se décala d’un pas. Le trio, clopin-clopant, monta dans les étages, non sans fracas.
« Chut, chut, chut! fit Jadrid en ouvrant une porte qui donnait sur un escalier, l’index sur sa bouche et chuchotant le plus bruyamment du monde.
-Tu hurlotes ! pouffa Lino en haussant la voix.
-Il quoi? fit Kalypso en le tenant parle col.
-Il hurlote. Il hurle en chuchotant…
-Ce mot existe pas…
-Bien sûr que si, je viens de l’inventer. »
Kalypso trébucha sur une marche, se rattrapant au mur avec une dignité plus bancale que ses époux. Elle riait tellement fort qu’elle aurait sans doute réveillé tout le palais si Lino n’avait pas mis sa main sur sa bouche.
« Avance… ordonna la jeune femme en tentant de pousser Jadrid sans succès.
-Je suis parfaitement capable d’avancer! répliqua Jadrid avec un peu trop de conviction en prenant appui sur la porte qui menait à ses quartiers et ceux de Cosima. »
Alors qu’ils progressaient à pas silencieux, percutant deux ou trois meubles au passage, il ne remarquèrent pas la présence au quoi du couloir. La princesse Cosima portait un long peignoir violet à froufrous, et avait une tasse de café brûlant à la main, extirpée des cuisines où elle s’était rendue pour faire passer son insomnie. Ses boucles blondes s’étaient emmêlées, et ses yeux verts étaient bouffis par le manque de sommeil. Elle dormait très mal, depuis la bataille contre Agamemnon. Surtout quand Jadrid s’absentait pour la soirée. Ainsi, elle regarda passer trois têtes (enfin, plutôt une, car elle ne vit de son frère que son épaule, et de Lino elle ne vit que l’épi roux indomptable de sa tignasse) sans surprise, trop préoccupée par l’absence de son frère. Puis elle s’arrêta net dans ses pas, avant de se retourne, cette fois parfaitement réveillée.
« Eh mais attendez, vous trois! s’exclama -t-elle, un poing sur les hanches et en prenant une (trop) longue gorgée de café. »
Le trio d’imbéciles heureux se retourna, les cheveux de Kalypso renversant au passage une carafe d’eau abandonnée sur un chariot. Jadrid sourit, trop large. Beaucoup trop large pour quelqu’un de sobre.
« Bonsoir, petit monstre! hoqueta-t-il.
-Pourquoi vous marchez pas droit? demanda la princesse avec un petit sourire en coin, s’appuyant de manière flegmatique contre le mur.
-Nous rentrons de réunion, fit Kalypso en redressant ses épaules.
-A deux heures du matin?
-Diplomatie nocturne, fit Lino comme si il était ambassadeur. »
Elle les renvoya d’un geste la main, baillant et ricanant à la fois.
« Vous puez l’alcool! Allez vous coucher, va!
-C’est l’ambiance! rit Jadrid en se faisant traîner par sa femme. »
Ce ne fut que lorsqu’ils arrivèrent dans la chambre de Jadrid et Kalypso qu’ils purent enfin s’écrouler sur le lit, sans prendre la peine de retirer autre chose que leurs bottes. Jadrid se lova instinctivement contre Kalypso dans une posture de contorsionniste qui lui était propre, tandis que Lino s’allongea en utilisant le bras de sa femme comme un oreiller, les bras autour de la taille de cette dernière. Sous le tissu fin de sa chemise (en réalité « empruntée » à Jadrid), il sentait les petites bosses que ses cicatrices créaient sur tout son côté droit. Jadrid ronflait comme si il était seul, ce qui fit pouffer Kalypso une dernière fois avant qu’elle ne s’endorme à son tour. Lino regarda leurs visages, éclairés par la lumière que les fenêtres laissaient passer. Ils avaient l’air paisible, comme si les 8 dernières années n’avaient pas comporté d’ennuis, de douleurs, et de deuil, mais uniquement leurs joies, leurs échecs et réussites, et cette petite vie quotidienne à laquelle il s’était habituée. Ses yeux le piquaient lorsqu’il s’attarda sur la cicatrice couleur de craie qui balafrait l’oeil droit de sa femme. Elle était courageuse. Et il se souviendrait toujours du temps qu’ils avaient mis à s’apprivoiser. Sa dernière pensée alla à son mari, à qui il donna un petit coup de pied afin de faire cesser ses ronflements, ce qui ne marcha pas. Puis il céda au sommeil, glissant dans des doux rêves de cette très bonne soirée.