Legend7@7 s'en est allé ; ses idées et ses écrits restent. je lui ai, il y a des semaines, demandé la permission, obtenue, de continuer son histoire restée à l'idée de projet, les 20 mondes ; après de longues délibérations intérieures, je me suis décidé à publier l'introduction, issue de ses écrits, à laquelle j'ai rajouté l'arrivée dans le premier monde. J'espère me montrer à la hauteur de ce projet ambitieux.
L’ennui est une chose dont nous souffrons tous. Nous nous imaginons, néanmoins, en être les mieux pourvus ; aussi n’imagine-t-on pas que nos semblables en soient victimes. Alors, des héros ! Comment un héros pourrait-il s’ennuyer ? Et cinq ? Est-ce seulement possible ? J’en ai peur. Les Légendaires et moi-même avions triomphé de Skroa le rusé à Jaguaris, sauvant la ville, ses habitants et Alysia tout entière, et depuis maintenant un an, nous étions là, à nous ennuyer, sans savoir quoi faire. Danaël avait bien compris que cette situation nous pesait ; il se résolut donc, un soir, d’aller en les bas-fonds d’Oroban se livrer à quelque commerce, dont il ressortit nanti d’une bourse, lestée d’une certaine quantité d’anneaux, qu’il nous tendit triomphalement, son sourire héroïque aux lèvres. « Légendaires ! Héroïqua-t-il. J’ai trouvé la solution à notre vague-à-l ’âme. Nous allons partir… En voyage ! » Nous le regardâmes tous avec des yeux blasés. Certes, l’initiative était louable ; mais nous avions déjà parcouru tout Alysia, et une bonne partie d’Astria, alors, comment nous dépayser ? Si nous nous ennuyons à Oroban, nous le ferons aussi à Rymar, Orchidia ou Karakis. « Ce ne sera pas un voyage ordinaire, mes vaillants compagnons. Ce sera un voyage... (Il se ménagea une pause dramatique, comme s’il récitait du Corbeau ou du Branche*) Interdimensionnel ! » L’effet fut immédiat. Nous nous redressâmes de concert, l’oreille tendue, soudainement tirés de notre langueur avec délice (sauf Jadina, qui en fut tirée avec inquiétude. Jadina, en effet, voyait en « voyage » « auberge miteuse », « pas de savon », « paysans entreprenants » et « pas de croissants au beurre pour le petit déjeuner ». Mais elle ne protesta guère ; il ne fallait quand même pas déplaire à son cher chevalier !). Satisfait de notre réaction, il brandit à la lumière un des anneaux, sur lequel était gravé le nom de notre destination. Je lui demandai s’il arrivait à déchiffrer le nom du monde ; il me répondit que non, mais qu’après tout, avancer dans l’inconnu faisait partie du jeu ? Je devrais bientôt regretter d’avoir acquiescé. Sans perdre plus de temps à une quelconque réflexion, notre chef lança l’anneau en l’air. Une brume bleuâtre envahit la clairière où nous avions installé notre campement, et nos tympans se mirent à vibrer sur le rythme d’une étrange mélodie, aux accords qu’aucun instrument de ma connaissance ne pouvait produire. Musique et brume finirent par se dissiper ; nous étions arrivés. Autour de nous, c’étaient des arbres étranges, hauts cônes d’épines vertes pointés vers les nues ; plus grave, c’étaient plusieurs êtres hostiles, protégés des coups par une armure en quelque matériaux exotique et des intempéries par ce qui me semblait être des manteaux de paille ; qui pointaient sur nous d’étranges tubulures, gueules noires de dragon d’acier qui ne semblaient attendre qu’un prétexte pour vomir leur mort. Leur chef, géant non armé de la chose, mais de ce qui ressemblait fort à une titanesque lame de rasoir, cracha une incompréhensible litanie de sons gutturaux qui me firent frémirent l’échine. Puis il essaya un dialecte sifflant ; quelques autres langues de son cru, jusqu’à ce que Danaël ait, pour une raison connue de lui seul, l’idée d’enfiler l’anneau. Il devint alors compréhensible.
« Misérables hommes-pâles ! Comment pouvez-vous oser quitter votre camp de travail ? Et surtout, oser porter des armes et des bijoux ?
-Chef ! Fit une voix aigrelette. Chef, chef !
-Quoi donc ?
-Regardez les armes et les vêtements du blond ! ils ressemblent… à ceux des léh-gen-daih-res !
-Mais c’est vrai ! Répondit leur chef. Les infâmes criminels qui répandent le trouble à travers les colonies de l’ouest du grand empire Nipponois ! Tuons-les !
-Danaël, suggérais-je, retournons sur Alysia !
-Je voudrais bien, mais… Je ne retrouve plus l’anneau qui y correspond !
-Comment ?
-Je ne sais pas où il est ! prend la bourse et cherche ; ils s’approchent !
- Nos adversaires nous avaient désarmés, et attachés. Le chef beugla un ordre, et je vis Danaël et Jadina être séparés du reste du groupe, et entrainés vers une cariole de fer.
« Que va-t-il advenir d’eux ? Demandais-je.
La seule réponse qu’on daigna m’accorder fut une claque sur le haut du crâne, qui manqua de m’envoyer à terre.
-Résistant, hein ? Demanda le chef. Tu as de la chance ! Si les légendaires t’ont choisi comme suppôt, c’est que tu dois être un grand combattant. Sans doute le cas pour tes deux autres camarades… Emportez-les ! On en fera des soldats dans les cohortes Katayennes ! Nous fûmes escortés vers un autre charriot, lui en bois, découvert. Nous dûmes nous y entasser ; ce fut pour nous l’occasion de remarquer qu’il était déjà rempli de prisonniers, qui n’avaient pas l’air à la noce ; ils avaient néanmoins gardé leurs vêtements civils, et semblaient tous bien musclés. Deux autres charrettes, de part et d’autre de la nôtre, étaient chargées de prisonniers autrement plus malchanceux. Ceux-là étaient revêtus de seules chemises, couverts de crasse, maigres, souvent blessés très probablement malades, et surtout, jetant à la dérobée le regard vide et sanglotant de l’être déshumanisé dont le statut d’être sensible, ne se réduisait plus qu’à supporter la douleur en attendant la fin. Deux conducteurs prirent les rênes de notre véhicule, et lancèrent l’étrange créature gris sombre, cornue, au poitrail épais, qui était chargée de le tirer. Le voyage commençait bien…
*Dramaturges Larbosiens.