Les couloirs de cristal de la cité royale d’Orchidia brillaient d’un éclat glacial sous le soleil de l'après-midi, reflétant parfaitement l'atmosphère pesante qui régnait dans le palais. Jadina, princesse magicienne de la ville et membre des célèbres Légendaires, marchait d'un pas lourd, le cœur serré par une terrible anxiété. Quelques minutes plus tôt, un garde lui avait annoncé l'arrivée d'une importante délégation de marchands et de diplomates venus des royaumes voisins. À sa tête se trouvait une personne qu'elle redoutait de revoir plus que quiconque : Kasino.
Depuis le drame, Jadina vivait avec le poids écrasant de la culpabilité. Lorsqu'elle pénétra enfin dans la grande salle d'audience, son estomac se noua instantanément. Kasino était là, fidèle à lui-même, vêtu de ses habits somptueux aux broderies impeccables. Mais ce qui frappa immédiatement la princesse, ce fut le bandeau sombre qui recouvrait le côté gauche de son visage. L'œil qu'il avait perdu à cause du Cracolac, ce monstre terrible qu'ils avaient affronté par le passé, n'était plus qu'un souvenir douloureux. Une mutilation définitive dont elle se sentait cruellement responsable.
Profitant d'un moment de flottement où la foule s'éloignait vers les buffets, Jadina prit une grande inspiration. Elle rassembla son courage et s'approcha lentement de lui, s'isolant du reste des invités pour pouvoir lui parler en privé, loin des regards indiscrets.
— Kasino... murmura-t-elle, la voix tremblante d'émotion. Je ne savais pas que tu venais à Orchidia. Je... malgré tout, je suis tellement heureuse de te revoir en bonne santé.
Kasino tourna lentement la tête vers elle. Son unique œil valide, d'un bleu perçant, se posa sur la princesse. Il n'y avait aucune joie dans son regard, seulement une froideur abyssale qui aurait pu glacer la lave. Il la jaugea de haut en bas, un sourire sardonique et méprisant dessiné sur les lèvres.
— Ah, la grande Jadina, railla-t-il d'une voix venimeuse qui transperça le cœur de la jeune femme. Toujours aussi prompte à jouer les héroïnes bienveillantes après avoir causé le malheur des autres. Tu m'excuseras si mon enthousiasme n'est pas tout à fait à la hauteur du tien, princesse.
— S'il te plaît, Kasino, ne commence pas comme ça, supplia Jadina en tendant désespérément une main vers lui.
D'un geste sec et violent, il repoussa son bras, refusant le moindre contact. Les larmes commencèrent à perler aux yeux de la magicienne.
— Je sais ce que tu as traversé, continua-t-elle, la voix brisée. Je sais ce que tu as perdu par ma faute. Chaque jour, chaque nuit, je repense à ce combat contre le Cracolac. Si j'avais été plus rapide avec le Bâton de l'Aigle, si ma magie n'avait pas failli à ce moment précis...
— "Si, si, si", l'interrompit Kasino, le ton durcissant instantanément alors qu'il serrait les poings. Tes remords hypocrites ne me rendront pas ma vision, Jadina ! Regarde-moi !
Il pointa un doigt accusateur et tremblant de rage vers son bandeau noir.
— Tu as ta magie, ton trône, ta beauté intacte et ton prestige de Légendaire. Et moi ? Je porte à jamais le stigmate de ton incompétence crasse. Tu as voulu faire la fière face à ce monstre, tu as voulu jouer les纪 martyres, et c'est moi qui en ai payé le prix fort. Tu m'as condamné à être à moitié aveugle pour le restant de mes jours !
Jadina ne chercha même pas à se défendre. Elle était prête à accepter toutes les insultes, toutes les humiliations, pourvu qu'il accepte de voir sa sincérité.
— Je veux me faire pardonner, Kasino. Je t'en supplie, laisse-moi une chance de réparer ce que j'ai brisé. La magie d'Orchidia est ancestrale et puissante. Les médecins de ma mère sont les meilleurs de toute Alysia. Nous pouvons chercher un artefact caché, un sortilège interdit, n'importe quel moyen pour guérir ta blessure ou au moins apaiser ta douleur ! Je ferai tout ce que tu demanderas. Je mettrai toute ma fortune personnelle, mon pouvoir et mon influence à ton service exclusif !
Kasino la regarda avec un dégoût si profond qu'il semblait vouloir la réduire en cendres. Il laissa échapper un rire amer, sec et totalement dénué de joie, qui résonna cruellement contre les parois de cristal.
— Te faire pardonner ? Tu es d'une naïveté affligeante, c'en est presque pathétique. Tu crois vraiment que ton argent royal ou tes petits tours de passe-passe médicaux effaceront la haine viscérale que j'ai pour toi ? Tu te fiches de ma santé, Jadina. Tu veux juste soulager ta propre conscience pour pouvoir dormir la nuit sans faire de cauchemars. Tu veux effacer ta faute pour redevenir la parfaite petite sainte aux yeux du monde.
Il fit un pas de plus vers elle, brisant l'espace qui les séparait. Son visage était si près du sien qu'elle pouvait sentir son souffle court. Il prit soin de distiller chaque mot comme un poison mortel.
— Je ne veux ni de ton aide, ni de ta pitié, et encore moins de ton pardon. Chaque fois que je regarde dans un miroir, je vois ton échec gravé sur mon visage. Ma rancœur et mon mépris sont les seules choses que tu ne pourras jamais m'enlever avec ta jolie baguette magique. Garde tes larmes de crocodile pour ceux qui s'en soucient. Pour moi, tu resteras à jamais celle qui m'a mutilé et gâché ma vie.
Sans lui laisser le temps de répliquer ou de retenir ses larmes, Kasino fit brusquement demi-tour, sa longue cape tournoyant derrière lui. Il s'éloigna d'un pas altier et fier, rejoignant le reste des dignitaires avec une indifférence glaciale, sans accorder un seul regard en arrière à la princesse.
Restée seule au milieu de la pièce baignée de lumière, Jadina se laissa doucement glisser contre un pilier de cristal, cachant son visage inondé de larmes entre ses mains. À Orchidia, au cœur même de son propre royaume où elle était si puissante, elle venait de comprendre avec une effroyable certitude que certaines blessures ne guériraient jamais, et que le mépris éternel de Kasino serait le plus lourd et le plus douloureux des fardeaux qu'elle aurait à porter.