Bureau du proviseur adjoint.
Razzia était mal à l’aise. Il n’était pas dans ses habitudes de devoir partir en plein cours pour se rendre chez une quelconque figure d’autorité ; figures d’autorité qui, généralement, étaient bienveillantes avec lui. C’était normal ; du haut de ses 17 ans, et même en considérant sa carrure de colosse, Razzia était un être doux et intelligent, doté d’une grande culture, qui excellait dans toutes les matières. Son seul défaut était, peut-être, d’aimer la froide et dérangeante Ténébris, une fille de son âge, mais étudiant la concoction de potions, la nécromancie et la démonologie, connue pour être associable et par certains côtés un peu sadique, quand lui était un expert en magie runique, en magie de bibliothèque et (ça non plus, ça ne le servait pas) en magie de la triade, c’est-à-dire la magie de bataille qui avaient été utilisés par les grecs et les romains, et encore aujourd’hui servaient les mystérieux desseins des Français. Surtout, cette fille était, à ce que l’on disait, la sœur du mythique Elysio, l’inventeur de la Substance, ce matériau que les Français voulaient utiliser pour conquérir le monde. Et ça, ça ne pouvait qu’inquiéter un nouveau censeur désireux de connaitre les élèves potentiellement problématiques. Celui-ci était devant lui, assis à son bureau, le toisant d’un regard de connaisseur, comme s’il avait la capacité de lire dans les pensées de son involontaire invité. Les secondes s’étirèrent dans le silence. Puis, excédé par la pression mentale digne d’un interrogatoire à la Maigret, Razzia finit par lâcher :
« Que me voulez-vous ?
-Vous connaitre. Répondit-il simplement. Voyant que l’élève ne savait quoi répondre, il ajouta doucement : ou, au moins, que vous ayez l’obligeance de me parler d’Elysio.
Razzia resta silencieux, mais en son for intérieur il pesta contre sa lucidité. Evidemment que cet homme ne l’avait pas fait venir pour ses beaux yeux. Ce qui intéressait le Censeur, c’était d’avoir des renseignements sur l’homme qui, vraisemblablement, avait tué son prédécesseur, organisait un trafic de drogue dans l’enceinte de l’établissement – les disciplines de magie mentales comme la télékinésie ou la télépathie, la divination, l’illusionnisme nécessitaient la consommation de certaines substances qui menaient inévitablement les esprits faibles à, disons, faire leurs devoirs avec des ersatz que l’on trouvait, dans la France d’avant l’arrivée des dieux, à Marseille et à St Denis – et inventé une substance qui, un jour, pourrait bien causer l’effondrement du royaume. Ce n’était pas de la curiosité mal placée, c’était du bon sens et de l’accomplissement de son devoir. L’étudiant se racla la gorge, puis se lança.
« La première chose à savoir faut savoir sur Elysio, commença-t-il, est que je fis sa connaissance alors que je n’étais qu’un néophyte de 12 ans. J’ai commencé mes études quand cette école obéissait à la législation Française, expliqua-t-il au Censeur, qui paraissait intrigué, mais comme le traité de paix les a forcés à abandonner leur ancienne capitale (ai-je eu tort de lui montrer que je savais ça ?). Elysio était alors un étudiant en dernière année – les français appelaient cela deuxième année de classe préparatoire. Nous nous sommes tout de suite très bien entendu, et sa sœur est devenue mon amie. Il a vécu l’occupation de Paris comme un affront, le retour des Français comme une réjouissance. Nous…
Razzia s’interrompit une seconde, pour se retenir de continuer à la première personne du pluriel. Il n’a pas vu d’un bon œil le retour des Larbos… de notre armée. Il avait accepté de travailler avec les Français sur un projet secret.
-et vous n’en saviez rien ?
-Je savais que ses travaux étaient importants, mais je n’en ai connu la nature qu’après coup…
-Je vois. Et que pouvez-vous me dire au sujet de la fille ? On raconte qu’elle et vous êtes… Assez proches, ce qui surprend certains, qui ne vous trouve pas de points communs avec cette fille de…
-Ténébris n’est pas une fille de traitre ! s’exclama Razzia. Il pouvait citer Cambronne.
-Je ne m’apprêtait pas à suggérer cela. Mais s’il est normal pour un jeune homme de réagir de façon épidermique quand on fait des insinuations au sujet de sa copine… On évite quand même de le faire alors qu’on parle à son censeur ! Répliqua son interlocuteur.
Razzia rougit de honte. Lui, se laisser aller à de tels accès de colère en parlant avec un responsable de l’école ! Mais quelle honte… Le Censeur se leva, marcha à la fenêtre de son bureau, d’où il se plongea, une seconde, dans la contemplation de la cour. Puis il revint au bureau, et, les bras croisés dans le dos, déclara : « N’importe quel nouveau proviseur aurait récompensé votre attitude de quelques heures de colle… Mais je ne suis pas un censeur ordinaire. Aussi je considère que cet entretien, qui touche à sa fin, m’a suffisamment apporté pour que je vous donne mon estime, et vous laisse repartir sans sanction. Comme Razzia faisait mine de s’en aller : Oh, une dernière chose. J’ai vu que vous étudiez la magie pré-divine. Avez-vous déjà fait de la chimie ?
-Un peu, monsieur le censeur, mais je ne crois pas être ne serait-ce que très bon dans ce domaine.
-Merci. Vous pouvez partir. Et… Razzia ? Vive la France.
L’élève sourit et sortit du bureau, où se présentait, décontenancé par la fin de l’entrevue, un garçon blond comme les blés, vêtu d’une veste de cuir.