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Fanfictions

Pour le concours de Shimyandgryf16

 

« Gryf, me demanda Shimy. Il faut que nous clarifiions la situation de notre couple.

-Tu as raison. Il faut que je t’avoue…

Le Castelwar les interrompit. Les secousses générées par le colosse furent telles qu’un bloc de roche chut sur le crâne du jaguaran, le faisant hurler de douleur. Il n’eut pas le temps de tomber à terre ; sa fiancée le rattrapa.

-Jadina ! Gryf est blessé !

Leur leader s’approcha, puis secoua la tête, attristée.

-Gryf, Shimy, je suis désolée… Le crâne est fendu. Il ne reste à Gryf que quelques heures à vivre.

-Mais tu n’y peux rien ?

-Je pourrais le rendre conscient et atténuer sa douleur, mais à quoi bon ?

-Je… Parler…

-Gryf ! Tu m’entends ?

-Jadina… Donne…

Il est encore vivant ! Jadina, sauve-le, ou tout de moins atténue sa souffrance !

La magicienne soupira, considérant que ce n’était que souffrance supplémentaire pour l’elfe. Mais elle lança son sort, et un orbe vert entoura la tête du jaguaran. Ce dernier reprit un souffle et une voix normale.

-Merci, Jadina.

-Ce n’est que temporaire, tu sais.

-Qu’importes ! Il me faut ici vous faire une confession. Une confession sur ma vie, dont le seul dépositaire, jusqu’à maintenant, était Danaël…

-Quel secret ?

-Vous savez que les jaguarans m’appellent Anoth-cha, et mon frère Kel-cha ?

-Oui, pourquoi ?

-C’est faux. En réalité, je suis Kel-cha. Et l’homme qui règne à jaguaris, est Anoth. Et surtout, Shimy, et j’ai honte : car c’est pour ça, que… je suis avec un autre.

-Quoi ! Mais je vais le tuer ! Me tromper avec une autre fille…

-Une seconde, Shimy ! L’interrompit Jadina. Un autre ?

-Un autre. Mais comprendre ça, il faut comprendre l’histoire de ma vie…

Amorce

 

L’exercice du pouvoir royal, à un âge aussi précoce que sa douzième année, n’est pas chose aisée ; et Kel-cha en faisait chaque jour l’amère expérience. Et chaque jour, il en voulait un peu plus à son frère. Son frère, l’impatient, l’irresponsable ; enfin, s’il tenait tant à déroger à son devoir royal, et disparaitre loin de la cité, il n’avait cas naitre quelques minutes plus tard, après lui ! En même temps, cela allait de pair avec sa totale incapacité à réfléchir avant d’agir… il secoua la tête, irrité. Un souverain devait se montrer stoïque et ne pas laisser ses problèmes familiaux interférer avec les affaires du royaume. Mais justement, ses problèmes familiaux n’étaient pas, en ce moment, les affaires du royaume ? Nouvelle secousse du chef. « Kel-matu » rugit-t-il (ou plutôt voulut-il rugir ; « miauler » eut été un terme plus juste, mais on ne fait pas ce genre de remarque aux grands Persan du peuple-chat.) « Mon Iran* ? » Répondit le guerrier, en essayant de ne pas rugir – exercice d’autant plus difficile que le jaguaran, en raison de sa surcharge pondérale, avait été contrait par sa femme à suivre à la lettre le régime miracle du docteur Enfoiros : En résultait la contrainte de diner frugalement d’une branche de cèleri jaune, quand le bon souverain se régalait de plats de viande en sauce - mais un orgueil de roi, ça se ménage, on l’aura compris. « Je désirerai consulter maitre Brichel. » Maitre Brichel était le professeur de philosophie de Kel-cha. Il était de bon conseil, et le jeune prince lui accordait une confiance presqu’aveugle – rien d’étonnant, sachant que son père était mort une poignée de mois plus tôt. « A cette heure ? »

-Je ne vois pas ce que ça a de gênant. Un sujet doté de responsabilités comme les siennes doit être à la disposition de son monarque à tout moment.

-Oui, mais, c’est-à-dire que…

-Si c’est la distance entre ses quartiers et les miens qui vous inquiète, sachez que je suis capable de la couvrir et…

-Non, ce n’est pas ça, votre Iran… C’est que, voyez-vous, madame votre mère ; bien qu’en voyage, a insisté pour que son Iran se couche à huit heures du soir, et qu’il se soit lavé les dents avant…

-Kel-matu ? Je suis peut-être sur le point de commettre une énorme bêtise, et j’ai besoin du plus avisé de mes conseillers pour éviter de le faire. Alors, s’il vous plait, conduisez-moi à lui.

Le jaguaran obèse le regarda d’un drôle d’air ; mais il se rangea à son argumentaire, et lui fit signe de le suivre.

 

*Mot du parler jaguaran signifiant « souverain. Pour parler du souverain de jaguaris, il est d’usage de parler d’ « Iran des Chats »

 

  *** 

 

Un charmant visiteur.

 

Maitre Brichel logeait au dans l’aile ouest du palais ; il fallait donc, de la chambre royale, une quinzaine de minutes pour le rejoindre. Parvenu là-bas, un domestique du nom de Latte nous informa que maitre Brichel était à l’observatoire du palais, et qu’il ne souhaitait pas être dérangé. En dépit de toute l’affection que j’avais pour mon maitre, j’avais besoin de son conseil ; aussi montai-t-je aussi rapidement que possible, semant mon, en dépit de son dévouement et du soi-disant régime-miracle du docteur Enfoiros, vieil et ventripotent garde du corps. J’atteins la porte de l’observatoire avec une bonne dizaine de minutes d’avance sur Kel-matu. Mais elle était verrouillée ! Je m’apprêtai à frapper, quand les échos de la conversation qui se tenaient dans la pièce me parvinrent.

Voix inconnue « … La deuxième cohorte a été dissoute ce matin. La première centurie avait fini son service, la deuxième a été demandée pour escorter une mission d’exploration, et la troisième envoyée remplacer une compagnie bêtement perdue par cet abruti de Flatulens. Quel empoté… Il n’a été élu consul que pour limiter mon pouvoir ! Ces vieilles badernes de la Convention veulent ma peau, et sacrifier l’intérêt de la gaule au passage ne les dérange pas. Alors, Jaguaris…

Maitre Brichel « Mais nous avons besoin de l’alliance avec les Gaules ! Et nous payons depuis de nombreuses années pour qu’une légion soit prête, à tout instant, à nous soutenir ! » Kel-cha, qui avait toujours entendu la voix de son maitre posée et égale, se sentait pris d’une bouffée d’inquiétude en entendant ces accents presque suppliants.

Voix inconnue : « Je sais ! Mais ces misérables n’ont aucun sens de l’honneur. Ils vous sacrifieront sans le moindre scrupule. »

Maitre Brichel : « Alors, que faire ?

Voix inconnue : « Je pourrais m’arranger pour que le matériel de la première compagnie soit « oublié » … Mais je ne pourrais alors pas en profiter.

Maitre Brichel : « N’y a-t-il pas moyen de vous faire regagner de l’influence en gaule, afin que vous puissiez maintenir cette légion ? »

Voix inconnue : « C’est justement le sujet de ma visite. La convention, quoique gênante, ne peux rien contre moi tant que le peuple me soutient. Mais imaginez une seconde que l’on réussisse à me décrédibiliser, et alors… Paf ! Plus de consulat, et je n’ai plus qu’à mourir d’un cancer de la vessie, me suicider sur la tombe de ma maitresse, ou une autre joyeuseté de ce genre.

Maitre Brichel : « Mais il n’y a aucun risque qu’une telle chose survienne !

Voix inconnue : « Détrompez-vous. Et votre charmante cité féline joue là-dedans un rôle des plus importants.

Maitre Brichel : « Lequel ?

Voix inconnue : « On m’accuse, monsieur, d’être l’amant de la reine ! Kel-cha colla son œil au trou de la serrure. Il ne voyait ainsi pas l’interlocuteur de son maitre, mais pouvais le voir lui – et affirmer qu’il avait l’air assez surpris, et dérangé, par ces accusations.

Maitre Brichel : « Comment une telle chose est possible ?

Voix inconnue : « Très simplement : Nos services secrets se sont rendus compte que Wis-cas n’est pas mort de maladie, mais qu’il a été empoisonné !

Maitre Brichel : « Impossible !

Voix inconnue : « Si ! et c’est avec ça que mes ennemis m’attaquent ! Ils m’accusent d’être l’amant de la reine et d’avoir assassiné son mari.

Maitre Brichel : « Ridicule !

Voix inconnue : « Sur Nemossos, le ridicule tue. Pire, il déshonore. Et en plus, a disparu de mon armoire personnelle une sélection de poisons… Je ne vous en avais pas d’ailleurs prêté, pour tuer des rats ?

Maitre Brichel : « Je ne crois pas vous avoir emprunté de la mort-aux-rats, ni du concentré de venin de vipère. J’ai des serviteurs pour ça…

Voix inconnue : « Oui, c’est vrai. Attendez, je ne vous ai jamais parlé de venin de vipère ! Or, ses effets correspondent aux symptômes manifestés par Wis-cas…

Maitre Brichel : « Je vous jure que je n’en ai rien fait !

Voix inconnue : « Oh, si, je n’en doute pas un instant. Maitre Brichel, il n’y a, j’en ai peur, qu’un seul moyen de sauver votre position : reconnaitre votre crime !

Maitre Brichel : « Je suis innocent !

Voix inconnue : « Vous êtes coupable ! Vous êtes tombé sous le charme de la reine, vous vous êtes arrangé pour devenir précepteur de ses fils afin de les mettre en confiance et de vous imposer comme une figure paternelle…

Maitre Brichel : « Non !

Voix inconnue : « Oh, si ! Et c’est d’autant plus grave que vous n’avez pas réussi à garder le prince Anoth-cha à Jaguaris ! Autant dire que vous êtes coupable d’un double regicide…

Maitre Brichel : « Attendez, Seigneur de Raclerivage ! Il y a une solution, pour calmer la Convention ! Offrir un prince et le gallociser !

Raclerivage : « Ah oui ? Quel prince ? Celui qui s’est tiré dans les montagnes ? Celui qui est supposé régner sur Jaguaris ? A moins que vous n’ayez quelque crapuleux projet en cours de route…

Maitre Brichel : « Celui qui s’est enfui. A moins que ça ne vous dérange ?

Raclerivage : « Le retrouver ne me pose aucun problème moral en soi, mais l’entreprise me parait d’autant plus difficile que nos premiers mois de recherche ont été infructueux. Et c’est vous laisser impoli…

Maitre Brichel : « Parce que vous avez, contre les instructions royales, organisé des recherches ?

Raclerivage : « Je n’ai pas besoin de votre autorisation, Brichel, ni de celle d’un quelconque Jaguaran, pour passer outre vos décisions stupides et essayer de retrouver le souverain légitime du royaume.

Maitre Brichel : « Vous passeriez donc outre la volonté royale ?

Raclerivage : « Ce sera votre parole contre la mienne.

Maitre Brichel : « C’est juste ; mais moi, j’ai, comme vous l’avez compris, l’oreille de la reine… Vous êtes coincé, consul ; non seulement il va falloir me donner votre joujou, mais en plus, accepter ma grâce…

Raclerivage : « Vous avez gagné, Brichel ! Les recherches vous serviront. Mais je n’en ai pas fini avec vous, et vous avez le sang d’un de mes amis sur les doigts. Cela étant dit… Je désire une garantie.

Maitre Brichel : « Car vous vous croyez en état d’exiger quoi que ce soit ?

Raclerivage : « Oui ; et mon exigence est que le prince Kel-cha m’accompagne.

Maitre Brichel : « (ricanement aigrelet) vous voulez rire ?

Raclerivage : « Je ne ris qu’avec mes concubines, Brichel. Et vous n’êtes pas prêt d’en faire partie.

Maitre Brichel : « Mouais… Après tout, je peux bien vous accorder ça. Entendu, le prince sera à votre disposition.

Raclerivage : « Nous sommes parvenus, je pense, à un accord. Samaël ! Nous regagnons nos quartiers.

Troisième voix, surement Samaël : « bien, maitre. »

Maitre Brichel : « Au plaisir de vous revoir bientôt, cher ami ! »

La porte fut ouverte dans un déclic. Je m’en écartai prestement, craignant que le gaulois ne me voie ; Mais ce n’était pas lui. A sa place se tenait un adolescent à la peau blanche tirant sur le bleu, et dont le corps était en partie couvert de ce qui ressemblait fort à de la pierre. Mais le plus troublant, chez cet être, était son regard. Il était porté par une paire d’yeux jaune pâle, qui dégageait une malice sympathique et un étrange magnétisme. J’en fut troublé au plus profond de mon être. Et nous restâmes figés, dans cet instant d’éternité, sans savoir que dire ou que faire, tentant de sonder nos âmes par leurs miroirs. Son maitre nous ramena à la réalité, tonnant : « Alors, Samaël ! à quoi ressemble mon assassin ce soir ? »

-Il est mignon… chuchota son serviteur. Mignon ? Moi ? J’avais quand même onze ans ! je n’étais plus un enfant, et j’avais atteint, comme le voulait la tradition Jaguaranne, le premier grade de majorité ! Mais il n’empêchait que j’eusse bien envie de revoir ce troublant garçon. Je mis donc un doigt sur ma bouche, afin de lui intimer le silence. Il acquiesça brièvement, et au maitre qui s’impatientait, répondit : « Rien. Juste un petit chaton. Je l’ai trouvé mignon… »

-Un chat ! s’exclama-t-il en claquant la porte avec hargne. Un chat, à Jaguaris… n’es-tu pas sûr que c’est un chimpanzé ? Puis il me vit. Il resta une seconde immobile, puis se frappa le ventre, qu’il avait peu rebondi, pour un gaulois de plus de quarante ans, et s’esclaffa : « Ah ! Il est en effet bien mignon ! » Kel-matu arriva à ce moment-là.

-Excusez-moi, n’auriez-vous pas vu un… Humain !

-Non, je n’ai pas croisé de miroir aujourd’hui. Mais si vous me laissiez passer, je rejoindrais ma maitresse, et je verrais une humaine…

-Que fais-tu ici, et qui t’as permis d’entrer !

La porte s’ouvrit une nouvelle fois, sur Brichel. « Calmez-vous, Kel-matu ! Le sieur de Raclerivage est consul de la république des gaules. En vertu du traité d’amitié qui unit en secret nos deux nations, il a accepté de rechercher le prince Anoth-cha.

-Ah. Mais moi, je cherchais le prince Kel. Répliqua le guerrier.

-Vraiment ? Serait-il quelque part par ici ? S’inquiéta mon maitre, craignant à raison que sa petite conversation ait été surprise. Vous ne l’auriez pas vu, Monsieur le consul ?

Samaël avait manœuvré afin de se trouver dans le champ de vision de mon précepteur, qui ne pouvait pas me voir. Je ne pus m’empêcher de trembler quand son regard irrité balaya le couloir, et de me serrer contre le dos du serviteur de l’homme auquel, de facto, j’avais été offert. Nous tirâmes tous deux un certain plaisir à l’expérience.

-Non, je ne crois pas. Répondit le gaulois. Et toi, Samaël ?

-Pas le moins du monde, répondit-il, la main dans le dos – Je la serrai de peur.

-Et bien, il n’y a pas à s’inquiéter ! L’Iran, son nom soit mille fois béni, reste un enfant, et il vous aura fait une farce !

-Mais comment ?

-En vous semant dans les couloirs, parher* ! C’est tout à fait de son âge. Amusant, n’est-ce-pas, Samaël ?

-Très amusant, mon maitre. M’avoir tremblant derrière le dos, porter ce qui était peut-être la lourde responsabilité de ma survie lui avait ôté le sens de l’humour. Il semblait à Raclerivage, du reste, bien pensif.

-je suppose donc que tout s’explique, conclut sèchement Brichel. Je n’aurais pas pensé le roi capable d’un tel acte. Je saurais le corriger lors de ma prochaine leçon. Monsieur Kel-matu…

-Attendez ! Kel-matu et moi avons à discuter tactique.

-Tactique ? Et de quelle bataille voulez-vous parler ?

-De la bataille de Canapé, monsieur Brichel.

-De la bataille de… Ah ! La bataille de Canapé !

-Voilà.

-Oh oui… Marmonna Samaël, ce qui lui valut un regard de reproche.

-Je vais donc vous laisser… Nous nous reverrons demain, au départ de l’expédition. Maitre Brichel s’en alla.

-La bataille de canapé ? Demanda Kel-matu, qui n’avait visiblement rien compris -ou essayait de ne rien comprendre.

-Je m’excuse, guerrier jaguaran, de l’affront que j’ai fait à votre vœu de chasteté et des plaisanteries qui courront sur votre compte dans les prochains jours. Ce dont je voulais vous entretenir, - et c’est autrement plus important – est une affaire de vie ou de mort.

-Mais la vie de qui ?

-Pas si fort ! Il fit signe à Samaël, qui me fit à regret quitter son giron protecteur, me révélant aux yeux de mon garde du corps. C’est celle du roi.

 

* par Hercule. « Pardi » est la contraction de « par » et de « Dieu », mais les gaulois sont polythéistes.

 

***

 

L’entrevue

 

Les explications durèrent plusieurs minutes ; non qu’elles aient été longues en elles-mêmes, mais Kel-matu avait fini par comprendre ce qu’était la bataille de Canapé ; Il s’en était bruyamment offusqué (je vous épargne cette petite scène, je crois avoir compris, ne faites pas l’innocent, que vous voulez la voir se tenir entre Kel-cha et Samaël), ce qui expliquait la perte de temps. Il fut finalement convenu que le roi était plus en sécurité s’il accompagnait l’expédition de Raclerivage, que s’il restait à Jaguaris, entre les mains de Brichel, dont la progéniture partagée pouvait bien retourner contre le prince l’amour maternel. Le prince, puisque l’on en parle, n’avais pas dormi de la nuit ; il avait, en revanche, beaucoup tremblé. Une aube pâle se levait sur le palais quand, réunis dans la salle du trône, se tenait le petit comité de la veille. Comme le voulait la tradition, c’était la reine, plus âgée et donc plus expérimentée, qui se tenait sur le trône, et qui choisissait qui siégeait en sa compagnie. Sans surprise, c’était Brichel. La reine prit la parole.

La reine : « Gaulois ! De tous les hommes que j’ai croisés, tu ne me parais ni le plus propre, ni le plus honnête. Tu n’es autorisé à entrer dans la cité que du fait de la volonté de feu mon époux, ce qui signifie que je pourrais aisément t’en faire chasser.

Maitre Brichel : « Calmez-vous ! Nous voulons nous le mettre dans notre poche, mais s’il est contraint de partir humilié, sa Convention ne pourra plus expliquer, même avec la plus mauvaise foi du monde, qu’il ait pu être votre amant ! Retenez qu’il n’a pas besoin de Jaguaris. »

De Raclerivage : « Persane, grand Iran des Chats ! Ton conseiller te glisse à l’oreille que j’abandonnerais sans scrupules ta cité ; mais il a tort. Ton peuple m’est sympathique, et j’ai une dette envers lui. Quant au roi Wis-cas, il était de mes amis… et c’est à sa demande que je suis venu.

La reine : « Vraiment ? On raconte, monsieur le Consul, qu’a disparu de votre armoire personnelle un certain poison dont les effets seraient comparables à la maladie qu’a subi mon mari…

De Raclerivage : « Il est exact que l’on m’a dérobé cette substance, dont maitre Brichel ici présent a brillamment trouvé la nature…

 

Un flottement.

 

La reine : « Je suis… Heureux de constater que mes soupçons étaient sans fondements.

De Raclerivage : « Il serait donc bon de passer au sujet de ma visite. »

Maitre Brichel : « Ecoutez-le ; nous avons trouvé, c’est miraculeux, un moyen de faire taire les ragots qui courent sur cette triste affaire, sans que nous ne soyons inquiétés…

La reine : « Eh bien, Seigneur De Raclerivage, je suis disposé à vous écouter.

De Raclerivage : « Comme vous le savez, Persane, grand Iran des Chats, il est des lois qui s’appliquent aux princes héritiers de Jaguaris. Outre celle qui leur interdit, de peur qu’ils ne fournissent pas d’héritier, de s’enticher d’un sujet mâle, il y a celle qui leur interdit de quitter la cité avant leur troisième grade de majorité, sous menace d’un exil définitif. Votre fils, Anoth-cha, a enfreint la deuxième ; il est donc, sauf grâce royale, à jamais exclu.

La reine, sèchement : « Et je n’ai pas l’intention de revenir sur cette décision ! Aussi vous demanderai-je pourquoi vous avez pris la liberté de faire rechercher mon fils !

De Raclerivage : Le ramener, sans autre homme que les dignes de confiance qui l’escortent, sachant la cause de son départ devenue caduque, n’aurait pas nui aux intérêts du royaume. Après tout, ce n’est pas comme si un nouvel héritier pouvait arriver…

La reine : « A vrai dire, gaulois, un troisième était prévu lorsque Wis-cas…

De Raclerivage : « J’en suis, ma reine, ravi. Voyez-vous, votre conseiller m’a fait comprendre que si assassinat il y avait, le coupable était, disons, un homme très influent, qu’il est difficile de faire tomber… Si nous voulons écarter les soupçons d’adultère de nos personnes, il me faut prouver à la convention que vos fils ne sont pas liés à moi par le sang. Pour cela, il me faut en ramener un à Nemossos. Si je retrouve Anoth, je le montrerai et il vous sera rendu.

La reine : « Monsieur Savinasse, sachez que je ne vois pas d’intérêt à retrouver un homme capable d’abandonner ses responsabilités envers son peuple. Retrouvez ce traitre, et il est à vous. Non, en fait, il est à vous tout court.

De Raclerivage : « à moi ? »

Maitre Brichel : « Jusqu’à ce qu’il vous lasse ou vous lâche.

De Raclerivage : « Vous me vendez donc votre fils… en échange de la promesse de le retrouver. Intéressant… Mais je désirerais, comme j’entretenais Maitre Brichel l’autre soir, une garantie. Et cette garantie… est que si vous ne retrouve pas Anoth, je puisse emporter Kel.

La reine et Brichel, en cœur : « Comment ? »

De Raclerivage : « Je ne vois pas ce que ça a de surprenant. Il me faut un fils de Wis-cas pour me blanchir. Si je ne peux avoir l’un, je prendrais l’autre. Et vous pouvez aisément autoriser votre fils resté fidèle à rentrer, son office terminé, car s’il n’existe aucun moyen d’outrepasser légalement la première interdiction dont je vous entretenait plus tôt, ou d’échapper à sa sanction si l’on s’est rendu coupable d’une telle chose, le souverain, et le seul souverain, peut abroger la deuxième interdiction, ou sa punition.

La Reine : « Et si je refuse ?

Maitre Brichel, (à part) ça n’est pas forcément si terrible !

De Raclerivage, tirant son épée : alors, je ferais justice moi-même, et tout à l’heure.

La Reine : « Vous oseriez ? »

Maitre Brichel : « Il osera. »

De Raclerivage : « J’oserai. »

La Reine : « Durant ma jeunesse, on m’a vanté les bienfaits de la civilisation gauloise… Votre menace me parait pourtant bien barbare. Je ne sais que faire. Mon bon conseiller ?

Maitre Brichel : « Il faut se résoudre à accepter, malheureusement. »

De Raclerivage : « La petite expédition peut donc commencer. »

Le groupe constitué de Kel-cha, De Raclerivage, Kel-matu et Samaël quitta la pièce.

De Raclerivage : « Samaël ! »

Samaël : « Messire ? »

De Raclerivage : « La crainte que la Persane ne refuse ma requête a retenu ma main, et je n’ai pas pensé à prévoir une tente pour le roi. Tu pourras, je pense, l’y accueillir ?

Samaël : « Ce sera un honneur… »

Vous verrez, lecteur, que ce n’est pas pour rien que j’ai tant prolongé cette scène d’exposition ; Ce qui ne devait être qu’un peu de contexte à une romance est devenu une véritable seconde intrigue qui, je l’espère, aura su trouver son public.

 

***

 

Une bien belle nuit

 

La principale défense de Jaguaris était le champ d’invisibilité généré par la corne de Sygma ; aussi ses remparts, s’ils auraient pu entourer la ville mis bout à bout, était essentiellement des ruines et des pans de muraille délaissés, dont on avait plus l’utilité. Les gaulois avaient réussi l’exploit d’entièrement fortifier le quartier Nord-ouest, mais il était sous-garnisonné, le gros de la légion étant stationné hors d’Alysia, l’effectif des deux groupes étant régulièrement diminué. Si l’on négligeait, donc, la garnison Gauloise, il n’y avait pas de réelle limite défensive à Jaguaris, et l’expression « franchir les portes à jamais » pouvait difficilement lui être appliqué, en raison de l’absence desdites portes. Pourtant, ce fut exactement l’expression qui vint à l’esprit de Kel alors qu’ils passaient le halo violacé qui protégeait la cité, au crépuscule.

« C’t’es-y fond, gamin ? » Le jeune jaguaran se retourna, nerveux. Derrière lui se tenait l’un des soixante légionnaires de la demi-centurie que Raclerivage emportait avec lui. Il se demanda qui pouvait ainsi l’interpeller, lui, le seigneur – théorique – de Jaguaris, de façon aussi cavalière ; le soldat releva alors son casque – c’était Samaël ! L’ingénieux adolescent avait enfilé la cape et le couvre-chef des guerriers gaulois pour passer inaperçu, bien que l’on se trouvât dans le train. Mais qu’est-ce qui pouvait pousser le serviteur de Raclerivage à ainsi venir le visiter, en usant de ces ruses de voyou ? « Veille m’excuser cette arrivée assez… cavalière – quoique je porte l’uniforme de l’infanterie – mais, vois-tu, nous partageons le même Lytabaldakin.

-Le même quoi ?

-Lytabaldakin. C’est ce que tu es en train de chevaucher.

Le Lytalbadakin, lecteur, est une monture au corps rappelant des tortues sans têtes, génétiquement modifiée, et utilisée par les régiments de montagne Gaulois. Il tire nom de ses larges excroissances osseuses dorsales, entre lesquels sont tendus de vastes pans de peau qui ont la capacité de s’ouvrir ou se fermer. Tiré d’une créature beaucoup moins sympathique qui utilisait cette curiosité naturelle pour se nourrir, le Lytabaldakin est aujourd’hui la seule créature vivante qui puisse servir de tente à son propriétaire. Sa peau, naturellement vert sombre, devient bleu-gris lorsqu’elle est exposée au froid. Autant dire qu’elle est indétectable, et donc idéale pour les armées en marche. Le général qui avait commandé les Litabaldakins avait insisté pour que la créature puisse accueillir plusieurs personnes, d’où la célèbre « deux soldats et deux sacs à patates, ou un officier et le nécessaire à ses campagnes » la légende veut qu’un bidasse badin ait déformé la citation en « deux soldats et deux poules, ou un officier et de quoi se distraire durant ses campagnes. » Nous espérons que cette petite anecdote historique aura participé au plaisir du romanesque. Mais revenons à notre situation présente, c’est-à-dire Kel-cha dans le Lytabaldakin, et Samaël qui voudrait bien l’y rejoindre. Le jeune jaguaran hésita quelques instants ; mais, ayant quitté le giron protecteur de la corne de Sygma, il était maintenant exposé aux éléments ; ajoutons à cela qu’il savait à peu près aussi bien chevaucher – disons, ce n’est pas mieux, Lytabaldakinder – que Sandrine ne sait écrire comme Jean-Jacques ; ce que nous avons montré par de fines parties de textes littéraires exploités là où il faut, la neige le montra de la plus explicite des façons.

-AAAAHHHH ! Hurla le jeune jaguaran alors qu’un véritable mur de poudre blanche s’abattait sur lui. Samaël bondit, et se réceptionna sur la selle, située au centre de la « tente ». Il s’empara des rênes, et tira fermement dessus ; le Lytabaldakin, galvanisé, se cabra, se redressant à 45 degrés. La neige tomba, et le cocon protecteur de peau se referma sur les deux compagnons. La créature laissa jaillir de ce qui lui tenait lieu de bouche un long et béat gémissement.

« Les Lytabaldakins sont des créatures très agréables à chevaucher quand on sait bien s’y prendre. Regarde, flatte-lui la croupe, ça lui fait plaisir, et il se déplace plus vite. Kel s’exécuta, et le Lytabaldakin gronda encor de contentement, de ce cri si particulier, que l’on pourrait exprimer de la sorte : « UUUUiiiiiiiiiihhEnkoOOorrrr… » créature partit, laissant derrière elle une trainée de mucus blanchâtre.

-C’est vraiment un plaisir de chevaucher avec toi, Gryf ! Sourit Samaël, en caressant la crinière de son ami.

-Euh… Je m’appelle Kel, fit remarquer l’intéressé qui, il n’osait l’avouer, tirait lui aussi un certain plaisir à l’experience. Du reste, tout ce qu’il faisait avec Samaël lui faisait plaisir. Non que ce soit forcément bien ou amusant ; mais Samaël était là, avec lui, et ça lui suffisait. En fait, c’était l’unique raison pour laquelle il avait accepté de suivre Raclerivage. Une expédition visant à secourir son frère, en effet, ne lui paraissait pas utile ; alors, plaisante… Non, si Samaël n’avait pas été là, il aurait envoyé paître le gaulois. Du reste, celui-ci ne voulait aucun bien à son frère, qu’il devait considérer comme une vulgaire preuve juridique, un trophée qu’il ferait défiler bien en vue pour prouver que, non non, il n’était pas son père. On avait connu plus subtil, mais bon ? Les gaulois avaient dû perdre ce sens lorsque qu’ils avaient tué leur triliardième soldat dans leurs guerres. Ou alors, ce devait être lorsqu’ils avaient inventé leur quintilliardième blague graveleuse ? Mais il était inutile d’en chercher la raison. Quelle importance de voyager en compagnie d’assassins et de vulgaires ? Ils étaient en dehors de la tente, et Samaël était dedans. Leur monture, apparemment, se laissait conduire toute seule ; il tombait de sommeil, et il avait froid. Il laissa tomber sa tête contre l’épaule de son compagnon. Ce dernier, surpris, écarta le bras pour que la tête atterrisse dans le creux de son épaule ; en grognant de sommeil, le jeune jaguaran s’enfonça un peu plus contre le corps de son ami ; et ils restèrent ainsi, paisiblement, le reste de la nuit.

 

  *** 

 

Une nuit autrement moins belle

 

Dans son propre Lytabaldakin, le chevalier de Raclerivage restait beaucoup moins paisiblement. S’étant retourné, encor, il finit par se redresser, et aller prendre en son barda une flasque d’airain. Il l’ouvrit et aspira une grande lampée du liquide. Peu de boissons pouvaient calmer les nerfs d’un gaulois ; le café infusé dans du cognac, néanmoins, en faisait partie et, étrangement, eut pour effet de le relaxer. Il reposa sa tête sur son oreiller et plongea dans le monde des songes.

 

***

 

Songe et manœuvre

 

La lanière de cuir claqua encor un fois ;

 Et le frêle monslave au sol, encor un fois,

 Tomba. Il voulut se redresser ; encor un fois,

 La lanière de cuir claqua, encor un fois.

 

Car c’était son passé, son présent, son futur ;

 Sa souffrance, son angoisse, et quelque peu sa joie ;

Car, quand la lanière tombera, trop de fois,

 Elle l’aura tué, dans sa dernière fois.

 

Le seigneur Menthos leva encor son fouet…

 Fureur incontrôlée ! Un homme l’arrêta.

« Mon consul ! » Le méchant reconnut. « C’est bien moi. »

 

« Qu’as-tu, ami, à t’interposer devant

Moi ? » « Pour tenir avec toi conversation.

Mais, veux-tu ? plutôt en prose, continuons. »

 

-Fort bien. De quoi désires-tu m’entretenir ? Comme tu peux le voir, j’ai cette chiffe molle à dresser. Avec Raptor qui a réussi à racheter sa liberté…

-Dresser ? J’aurais plutôt dit que tu essayais d’en faire une carpette.

-Non, je veux en faire un fier combattant !

-Franchement…

-Mets-tu en doute mon talent ?

-Ton talent, non ; seulement l’usage que tu as fait de tes talents. Car, franchement, à le battre ainsi… Il ne pourra plus te servir qu’à couvrir ton lit. Ou d’hoplite. On n’a pas besoin d’être plus viril que Cheucnaurice* ni pour être hoplite.

-Cet enfant m’a été vendu, certes au prix fort, par le meilleur marchand de monslave de la ville ! Il est… Le dernier Jaguaran !

Le seigneur de Raclerivage se réveilla en sursaut. Comment avait-il pu être aussi stupide ! Voilà des mois qu’il faisait retourner chaque caillou des montagnes, des jours qu’il les arpentait personnellement en vain, alors que l’objet de sa quête était à portée de main ! Il se défit de ses couvertures, bondit dans sa cuirasse, et frappa rudement la peau de son Lytabaldakin. La créature gémit et écarta ses pans, à l’exception de celui qui était face à la tempête de neige, plus faible que la veille, mais toujours désagréable. Le Gaulois se glissa dans ses bottes et bondit à terre, vers la monture du maitre-cornac, le lieutenant Lezren.

-Lezren ! Rugit-il. Immobilisez le convoi !

-Je vous demande pardon ?

-Je vous ai dit : Immobilisez le convoi ! Maintenant !

-Mais c’est impossible !

-Ah oui ? Et pourquoi ?

-Mais parce que les créatures sont lancées, et qu’il faudrait une bonne dizaine de minutes pour que leur bave soit rendue suffisamment visqueuse pour une telle chose…

-Mince ! Mais vous pouvez quand même nous faire changer de direction ?

-Non, monsieur ! L’itinéraire a déjà été programmé, on ne peut pas le changer, sauf à passer en mode manuel !

-eh bien, passez-y donc !

-Mais je ne sais pas conduire en mode manuel les Lydabalakins ! Les cours là-dessus étaient optionnels…

-Incapable ! Je vous relève de votre commandement. Se saisissant de son boitier minicrys*’ : Samaël ! Dépêchez-vous de ramener votre bête en tête de convoi ! Nous prenons la direction du col de le la marquise poudrée !

-Le col de la marquise poudrée ? Mais c’est le col…

-Sans cesse sujet à des avalanches, surmonté par une auberge qui menace de s’effondrer à chaque fois que le vent souffle un peu trop fort et l’un des terrains de chasse favoris des Dragons de Faktis, je sais. Mais c’est également la route d’Esleymos.

-Esleymos ? Vous avez perdu la raison ? Vous savez ce que l’on trouve là-bas ?

Le Lydabaldakin s’approchait pendant ce temps, jusqu’à arriver à la hauteur du gaulois, sans que son cornac ne s’en aperçoive.

-Je sais parfaitement, Samaël, qu’Esleymos est un repaire de coupe-jarrets et, accessoirement, la capitale mondiale des combats de monslaves ! Mais j’ai des raisons de penser que l’ami Anoth s’y trouve. Et ça me donnera l’occasion de saluer les vrais.

-Les vrais ? Demanda Kel-cha.

-Les trafiquants de monslave connus sous le nom de Dragons de Faktis sont en fait des usurpateurs. Il y a dix ans de cela, ce titre n’était pas porté par ces brutes, mais par l’un des plus fiers bataillons de cavalerie gauloise. Il y avait dans leur rangs plusieurs créatures qui peuvent être considérés comme des monslaves, dont leur chef, un immense homme-lézard ailé à tête de crocodile du nom de Crug, était un représentant de l’engeance que l’on appelle les muskulors. Pour te donner une idée de la valeur de la prise, sache que le seul muskulor capturé vivant était le légendaire Raptor, le seul monslave que je connaisse qui n’ait jamais réussi à regagner sa liberté. Alors, ce Crug… Le combat fut épique ! Les dragons de Faktis, pris dans un goulet d’étranglement, furent hélas laminés, leurs étendards pris, et des cent-quatre-vingts hommes qui composaient l’équipe, seuls six ont été retrouvés. Tous salement blessés, et humanoïdes. Ceux qui pouvaient servir de monslaves ont tous été emportés. J’en ai croisé certains… Mais de Crug, on a aucune nouvelle. On suppose qu’il est mort… On n’a rien retrouvé de lui, pas même la légendaire couleuvrine qui lui servait de fusil ! Quant aux six survivants… s’estimant déshonorés par la perte de leur unité, ils ont prêté le serment du Huksakaï, qui les engage à se battre avec des armes et armures lourdes forgées dans le plus dur et le plus lourd des métaux, l’adamantium*’’, qui symbolise la dureté de leur âme ravagée par la parjure, et le poids de celle-ci. Ils ont passé les dernières années à errer dans les montagnes, poursuivant les chasseurs de monslaves, les gênant autant que possible et tentant de récupérer leur étendard.

-Ils n’ont toujours pas réussi. Précisa de Raclerivage. Ils se replient au moindre risque, de peur de perdre un membre et donc des chances de racheter leur honneur. Il n’empêche que passer par le col de la marquise…

-Va nous permettre de se faire massacrer, car s’ils ont réussi à triompher l’élite de la cavalerie gauloise, comment pouvons-nous ne serait-ce qu’espérer s’en tirer vivant ?

-En profitant de notre statut de piéton ! Les Vrais Dragons de Faktis se sont fait vaincre parce qu’ils ont perdu leurs principaux avantages tactiques – l’occupation du terrain, la place pour manœuvrer et la capacité à tirer sur leurs ennemis… Incapables de prendre le terrain, ils se sont fait fumer comme à la parade. Nous, nous sommes des fantassins, et des fantassins de montagne ; nous pouvons aisément bouger et gagner une position imprenable pour ce qui est devenu leur meilleure arme, le mammouth de Lovinah. Le reste n’est qu’une question de chance ; même si nous les croisons, ils ne chercheront pas forcément à nous intercepter, et le cas échéant, nous pourrons nous défendre et espérer des renforts. Allez, exécution !

-Maitre, avec tout le respect que je vous dois, je refuse !

-Monsieur de Raclerivage… Pensez-vous que ce soit la seule solution ? demanda Kel-cha.

-Nous pourrions contourner le col, mais ce n’est pas une garantie de ne pas les croiser. Et nous perdrions des semaines en vain… Si j’ai raison et que votre frère est bien devenu un monslave, chaque journée compte.

-Alors je vous suis. Le gaulois et le Jaguaran firent mine de s’éloigner.

-Attendez ! S’exclama le Roccia. Il est impensable de mettre, seigneur de Raclerivage, le prince de Jaguaris en danger ! Je vais vous obéir. Mais il nous faudra redoubler de prudence !

-Telle est mon intention. Fais redémarrer ce convoi. MESSIEURS ! PREPAREZ-VOUS ! NOUS ALLONS BIENTÔT DEFIER LE COL LE PLUS DANGEREUX DES MONTAGNES LES PLUS HOSTILES DE TOUT ALYSIA ! Et, Samaël... je sais ce que tu as fait cette nuit, et je n'approuve pas. Nous en reparlerons...

Des hourras répondirent à la déclaration du consul. « Pauvres imbéciles, pensa Samaël. La mort ne leur fait pas peur, et effectivement, ils ne risquent rien de plus grave face aux Dragons de Faktis. Mais moi… Je serais, en cas d’échec, revendu comme monslave – et plus grave, Kel aussi… et je ne peux pas le protéger. Tu paries ta vie, De Raclerivage, et c’est ton droit ; mais tu paries aussi notre liberté… j’apprécie cet homme ; mais je m’accommode de la liberté qu’il me laisse, et, surtout… J’aime Kel. S’il risque quoi que ce soit… Il me faut tout mettre en œuvre pour limiter ces risques. Y compris trahir mon maitre en lui faussant compagnie.

 

 

*Monslave célèbre pour son amour de la littérature. D’où ses célèbres déclarations pleines de subtilité, comme : « Je mets les griffes ou je veux. Et c’est souvent dans ta gueule ! ». On a perdu l’énoncé de sa citation la plus pittoresque, mais son adversaire serait, selon la légende, ressorti du combat eunuque.

*’ évolution gauloise du crystaphone, le minicrys a été inventé à une époque où cette technologie nécessitait un support fixe ou, à la rigueur, une gemme de pouvoir difficilement transportable sans au moins un chariot. Dépassé aujourd’hui par le crystaphone portable du mage Elysio, il est, au moment de notre histoire, le seul moyen de communication non-filaire et portable.

*’’ tiré de l’univers de Warhammer 40000

 

  *** 

 

La bataille de l’honneur des Dragons

 

En dépit de ses méditations, Samaël obéit et fit manœuvrer la troupe vers le col de la marquise poudrée. Il se révéla qu’il avait tort de craindre que les trafiquants ne viennent les intercepter en les croisant. En fait, ils vinrent les intercepter tout court. Ce fut un soldat envoyé en éclaireur qui fit remarquer la présence de deux pachydermes sur le versant opposé de la vallée qu’ils traversaient. Ce fut également lui qui remarqua que les mastodontes portaient chacun un énorme obusier, et qu’ils s’en servaient pour provoquer des avalanches. Ce fut aussi lui qui remarqua que l’une d’elle était en train de fondre sur lui, et qu’il tombait au fond de la ravine, mais il n’eut pas l’occasion de s’en vanter. Il fut la seule perte à déplorer de cette première attaque, mais l’expédition se retrouva coincée au milieu d’une portion de route, sans couvert ni échappatoire. Un pont de glace, passerelle tendue entre l’une et l’autre rive, servirait aux Dragons à attaquer. Ceux-là, néanmoins, étaient conscients que les gaulois vendraient chèrement leur peau ; qu’à trop fort attaquer, surtout, on risquait d’abimer la marchandise. La bataille s’engagea. Bon commandant, de Raclerivage ordonna que l’on place en première ligne les lytabaldakins. Cela pouvait paraitre stupide considérant que les créatures étaient à la fois tentes et montures ; mais elles étaient, comme on disait sur Nemossos, résistantes affreux ; leurs carpaces et leurs cornes, donc, résisteraient au feu des armes individuelles, tandis que la canonnade à même de faire s’écrouler les montagnes, devant recharger, était devenu un danger de moindre importance. S’établissant derrière le réseau de fortifications organiques, couchés quand ils n’y étaient pas, les gaulois pointaient vers les factices Dragons de Faktis leurs fusils et leurs arbalètes, alors que les camarades du génie déchargeaient le 75 de la troupe. Comprenant que les gaulois n’accepteraient aucune forme de reddition, les trafiquants se résolurent à charger, la baïonnette au tromblon. Stupide, idée désespérée que la charge ! On les abattit comme des perdreaux – ils devaient bien l’être et de l’année, pour appliquer une stratégie aussi stupide ! – Cette charge épique et meurtrière lavait l’honneur des vrais Dragons, sur cette passe devenue le Bir-Hakeim d’Alysia. L’équivalent de l’effectif gaulois gisant sur le pont de glace, quand on n’avait pas perdu trois hommes en face, on décida de donner la fusillade. Profitant de leur position légèrement surélevée et du couvert d’une rambarde en la congère, ils dominèrent un temps les gaulois ; on perdit neuf hommes de plus, quand les trafiquants ne comptèrent que huit pertes. Jusqu’à ce que le 75 fasse feu, évidemment. La merveilleuse petite bête renversait bien cinq hommes à chaque coup ; aussi les trafiquants se décidèrent à refaire feu de leur grande bombarde. Une troisième avalanche ensevelit la pièce d’artillerie et une bonne partie des défenses du pont de glace ; le commandant Faktis, arrogant personnage qui s’était arrogé le droit de porter le nom de la planète d’origine du bataillon dont il avait commandé la destruction, remarqua alors deux silhouettes, l’une blanche et l’autre orange, qui furtivement glissaient à travers les congères, dépassant le barrage de neige. A ses hommes : « Nos cibles s’échappent ! Canonnier, feu sur les congères ! Nous allons traverser. Le canonnier s’exécuta et, bientôt, le chemin fut dégagé, avec quelques gaulois, mais quelle importance ? Les trafiquants rechargèrent. Les gaulois ripostèrent, mais faiblement ; il ne devait pas rester deux vingtaines d’hommes, et une seule de valide. Se massant sur ce front, ils réussirent néanmoins à repousser les assauts de l’ennemi ; les trafiquants décidèrent que le sacrifice de quelques hommes valait bien leur prise… de la bataille, on pouvait dresser ce bilan : les gaulois avaient perdu vingt-quatre hommes, et seize des survivants étaient gravement blessés. Ils avaient perdu trois Lytabaldakins et leur 75 était enseveli sous des tonnes de neige. Les Monslaves, pour leur part, avaient perdu soixante-dix hommes, quinze montures chargement compris, et la conviction d’être invincibles. Leurs Mammouths devraient contourner la montagne pour passer ; une longue et difficile traque s’annonçait donc. Au moins les Gaulois ne tenteraient rien. A priori…

 

  *** 

 

Capturés

 

« Kel, attends-moi ! »

Samaël courrait aussi vite qu’il le pouvait après son ami. Le jeune prince avait déjà été rendu nerveux par le début de la bataille ; voyant les gaulois se faire ensevelir, il avait poussé un hurlement hystérique et s’était enfui à travers la congère. Le seigneur de Raclerivage était alors trop occupé à méditer sur les méfaits dudit ensevelissement sur sa personne pour réagir ; son serviteur, en désespoir de cause, avait donc pris la responsabilité de devenir la seule escorte du garçon-chat. Et ils courraient, ils courraient éperdument à travers la montagne qui, mesquine, levait une brise glaciale, cependant que les Dragons les poursuivaient. Combien de temps dura leur course ? Une heure ? Deux heures ? Toute la journée ? Une nouvelle tempête s’était levée, et le soleil y avait disparu. On allait, c’était certain, les capturer ; ou plutôt, on allait capturer Kel. Samaël était un serviteur des gaulois, et en un sens un homme, il risquait peu ; mais son ami… Non, si ce n’avais été Kel qui était chassé, il aurait abandonné l’être à son triste sort. Il aurait alors sûrement été retrouvé par son maitre, transi de froid, marmonnant des paroles incohérentes où l’on aurait distingué : « J’ai échoué… » Et il aurait été pardonné. Mais il ne pouvait se rendre coupable d’une telle félonie. Pas si Kel en subissait les conséquences. Alors il courrait, dans une course aussi inutile que la course de chaque être contre la mort, sachant du reste son destin scellé, non pour la vie, non pour la liberté ; mais pour être en compagnie de son aimé, dusse être dans les fers de la servitude. Et ainsi, ils furent capturés, bêtes traquées, et jetées en les cages des Dragons. Samaël, qui avait accepté les fers pour être en compagnie de Kel, eut à s’en mordre les doigts ; ils furent enfermés dans deux cages séparées. Et encore, elles étaient sur le même mammouth. Le pauvre petit jaguaran tremblait, ne comprenant pas ce qui lui était arrivé, et désespérant de s’échapper un jour. Tremblant, il essayait, régulièrement, de tendre la main vers la cage de son ami ; le Rokaï faisait de même, et l’espace de quelques secondes, ils retrouvaient la paix et la félicité, dans cette étreinte du bout des doigts ; puis un soubresaut la brisait, et chacun retombait dans son angoisse. Ce petit manège leur fut imposé deux jours durant, entrecoupés d’un peu d’eau et de bouillie qu’ils se retrouvèrent bientôt à lécher avidement au fond de leurs gamelles. Leur destination était les contreforts des montagnes de Lovinah ; là, on déchargea les cages, et contre vil trafic de métaux précieux, on les laissa à la charge d’un vieillard rachitique du nom de Folh-klor. Ce dernier les installa dans deux cellules séparées, dotés de tout l’équipement dont un monslave a besoin, comme des barreaux de quarante-sept millimètres, des paillasses infestées de vermine, ou des écuelles trop petites remplies une fois par jour. Des indignités que Samaël avait du mal à supporter, mais qui n’était rien par rapport à la douleur d’être séparé de Kel. Etrangement, c’était cette séparation, plus qu’autre chose, qui le rendait irritable et prompt à la rébellion – dire que les gaulois expliquaient que l’amitié faisait partie des piliers de la liberté… Mais Kel et lui étaient plus que des amis, non ? Il voulut compter les jours, mais sous-nourri, et souffrant du défaut de confondre vingt-sept et quarante-trois, il perdit rapidement le compte. Un jour, des acheteurs vinrent. Ils voulurent le prendre, pour le compte d’un certain Abbaj, mais il se débattit si bien pour que Kel soit du voyage, et on trouva le jaguaran tellement minable, que les courtiers renoncèrent, non sans l’avoir fait rosser par leurs gardes du corps. Les jours suivants furent emplis de la douleur de la récupération – il avait une côte cassée qui, visiblement, ne guérissait pas dans la bonne position. Lentement, la notion du temps s’effaça définitivement ; il ne savait même plus si son dernier repas remontait à la veille, au soir ou au lendemain. La folie le guettait ; l’apathie, surtout. Quelques autres molles tentatives de défendre son bien-aimé se soldèrent par des échecs encore plus cuisants. Sa combativité s’éteignit. Il n’avait même plus la force de geindre quand on menaçait de prendre Kel, alors se battre dans une arène, ou pour sa liberté ? la faiblesse était son seul bouclier. La mort, rampante, insidieuse, laissait entrevoir, à défaut d’un bout de nez que son visage squelettique n’avait plus, la pointe de la lame de sa faux ; il ne continuait à vivre que de crainte que cela le sépare à jamais de son amant. Ce fut dans ce qui aurait dû être le dernier jour de son existence qu’un miracle se produisit. Car il y a un dieu pour les désespérés, et ce dieu devait être en étroite collaboration avec celui des cyniques et des opportunistes, car ce fut l’un de ses protégés qui évita au Rokaï son funeste sort.

 

  *** 

 

La vente

 

Le Rokaï gisait dans la brume, groggy, sans savoir s’il était mort ou en vie. La bienheureuse langueur fut alors interrompue par l’une de ces crises de douleur, ou l’esprit se vainquait lui-même en montrant ce que serait la vie, s’il tentait d’y revenir, tout en craignant le froid et le néant de la non-existence. La fin de cette crise était toujours suivie d’un petit moment de lucidité, moment vite interrompu par Folh-klor et son fouet. C’était en un sens une libération, et en même temps une horreur, car les coups le purgeaient de toute conscience, et l’amenait à oublier Kel, dont le souvenir le faisait tant souffrir. Et s’il l’oubliait suffisamment rapidement, Folh-klor s’arrêtait, et le laissait en paix. Mais s’il s’y accrochait, alors… Sa mémoire défaillante refusait de lui dire ce qu’il se passait, alors. Mais si cette fois, Folh-klor vint, ce ne fut pas avec un fouet, mais avec ce qui semblait être un client.

 

Folh-Klor : Mon cher ami, je suis bien surpris de vous voir ici. Le seigneur Abbaj, dit-on, a juré que vous ne pourriez plus vous approcher d’un endroit civilisé sans…

Le « Cher ami » l’interrompit. Il le prenait de haut. Surprenant, si l’on considérait que la plupart des dresseurs respectaient Folh-klor.

Voix inconnue : Sans me faire attaquer, agresser, bastonner, passer à tabac, étriper, écorcher vif, découpé à la tronçonneuse et jeter dans un baril de ciment frais que l’on retrouverait le lendemain au large du vieux port, cette rengaine ne m’est pas inconnue. Mais, vois-tu, s’il est vrai qu’Abbaj aime faire des exemples, il ne l’est pas moins qu’il aime encor mieux le bon argent, et qu’un bon sac d’or n’a pas manqué de le calmer.

Folh-Klor : Mais d’où sortez-vous tout cet or ?

Voix inconnue : Je l’ai extirpé de la soif de sang de bon nombre de personnes, en leur vendant au prix fort une petite sélection de monslaves soi-disant uniques, et en réalité tirés d’un laboratoire personnel. Le saucisson, le bon vin de Moselle, le Burdiges, le Fourmillon d’Amberitos, l’entrecôte de Salers, le petit bleu de Pézenas a fait le reste.

Folh-Klor : Oh ! voilà qui est brillant ! Mais quel rapport avec ta visite ?

Voix inconnue : Comme je peux de nouveau m’approcher d’un endroit civilisé, je peux faire remarquer que certaines créances sont arrivées à échéances, elles aussi. Certaines créances sur certaines feuilles venues de la région de Rymar… Ne me déballez pas votre curriculum vitae ; je le connais, et je n’y aie jamais rien vu qui vous interdise de périr d’un coup d’épée.

Il ne venait donc pas pour acheter ? Samaël rampa pour tenter de l’apercevoir. C’était visiblement un homme d’environ six pieds, habillé de vêtements élégants mais usés. Il portait cape et armure, et une épée à la ceinture.

Folh-Klor : Vous osez ?

Voix inconnue : oui, j’ose. Car depuis maintenant cinq ans que je vous livre au péril de ma vie du tabac de Rymar, j’estime que vous pourriez quand même me régler ? Vous êtes riches, et dans un commerce qui, s’il me répugne, est fructifiant.

Folh-Klor : Ça ne vous empêche pas d’avoir vendu des monslaves !

Voix inconnue : J’ai vendu des bêtes scientifiquement créées pour être des brutes sans cervelle. Pour avoir de tels êtres, il a fallu des années de recherche et des investissements colossaux, ce qui s’est traduit, en pratique, par des années de clandestinité pour écouler la marchandise en échappant à mes créanciers. Ce… Ce n’est pas pire que faire commerce d’animaux exotiques ! Vous… Vous, vous achetés des humanoïdes afin de les réduire à l’état de machine à tuer !

Folh-Klor : Ce n’est pas pire que les combats de gladiateurs…

Voix inconnue : Au contraire ! Les combats de gladiateurs sont des rituels d’apaisement des esprits des morts où l’on simule une guerre ! Les combats de monslaves sont plutôt les équivalents de combats de coqs, mais au lieu d’utiliser des animaux, vous utilisez, en partie seulement, je le concède, des créatures capables de raison que l’on envoie à la boucherie pour quoi ? Pour défier la loi ? Pour racler quelques kishus ? En tout cas, si l’on peut entrer homme dans vos geôles, le système d’affranchissement est tel que l’on ressort forcément bête ! Ce qui est exactement l’inverse du système esclavagiste gaulois.

Folh-Klor : Mais vous n’exigez quand même pas le remboursement de ma dette parce que vous jugez immorale mon activité !

Le monslave tenta de se redresser un peu plus.

Voix inconnue : Non, je l’exige parce que vous me devez de l’argent et que j’apprécierais de le récupérer.

Crac.

Folh-Klor : Mais je n’ai pas la somme que vous exigez !

Un éclair de douleur traversa l’échine de Samaël, qui se mit à pleurnicher.

Voix inconnue : Vous parlez d’un mons… Attendez ! Cet homme que l’on détient dans cette geôle… Samaël ?

D’où le connaissait-il ?

Folh-klor : C’est un monslave.

Voix inconnue : Non, c’est un homme. Menaçant, il porte la main à la garde de son épée.

Folh-klor : Oui, vous avez raison, c’est un homme. Mais c’est aussi un mutant. Il est très dangereux.

Voix inconnue : Il n’en a pas l’air… Et croyez moi, c’est parce qu’il ne l’est pas.

Folh-klor : Pourtant, crois-moi, c’est une bête féroce.

Voix inconnue : Tu en donnerais combien ?

Folh-klor : Je ne sais pas… cinquante-mille Kishus ?

Voix inconnue : Vu son état, je dirais plutôt dix-mille…

Folh-Klor : Dix-mille ? tu me ruines ! Tu peux t’estimer heureux que je n’arrive pas à le vendre ! Il faut dire que le Rokaï, s’il est bon, refuse d’être séparé du jaguaran, qui est une chiffe molle, et…

Voix inconnue : Jaguaran ? Vous avez un jaguaran ?

Folh-Klor : Voyez vous-même…

Voix inconnue : Folh-klor, mon cher ami, je crois que, tout compte fait, je vais annuler votre dette…

Folh-Klor : Vraiment ?

Voix inconnue : Il va juste me falloir ce petit homme-chat. En plus de Samaël, bien entendu.

Samaël gémit, mais il n’avait plus la force de faire autre chose.

Folh-Klor : Le jaguaran ? Vous savez ce que ça coûte ?

Voix inconnue : Et vous, vous savez ce que ça coûte de s’opposer à son créancier quand il est gaulois ? Vous allez me faire sortir ce lascar de cellule, et plus vite que ça !

Folh-Klor : Mais il vaut une fortune !

Voix inconnue : Ce que tu me dois en vaut deux.

Folh-Klor : et je vais devoir te donner, en plus, son insupportable partenaire qui, dès qu’il aura récupéré quelques forces, te sautera à la gorge !

Voix inconnue : Mais, mon cher ami, il est monslave, non ? Et chaque monslave vaut une fortune. Donne-les-moi, et je peux t’assurer que j’annulerais... Non, que je réduirais ta dette à… Mettons, cinq-mille Kishus.

Folh-Klor : Tu me tranche la gorge !

Voix inconnue : N’est-ce pas là l’effet que ta marchandise est supposée avoir sur moi ? Ainsi, nous serons quittes.

Folh-Klor : Mais à moi, que laisses-tu ?

Voix inconnue : La vie…

Samaël entendit le cliquetis d’une serrure que l’on déverrouille ; le vieillard marmonna à l’adresse de Kel un « debout ! » bougon, puis se répéta, plus fort, alors que le brave enfant refusait de s’exécuter. Enfin, il obtint raison de lui, et le jaguaran sortit de cellule. On vint alors à lui, et on l’amena dans le couloir, ce qui lui donna l’occasion de détailler son compagnon, et leur nouveau maitre. Kel, d’abord. Le garçon-chat avait un peu maigri ; son visage semblait encore plus terrifié que d’habitude, mêlé d’une certaine horreur pour les blessures subies par son ami. Il était, entre autres contrariétés, nu et sale ; mais le geôlier avait fait porter son pagne, qu’il était en train d’enfiler. Mais le plus intéressant, c’était rare que ce ne sois pas son compagnon, était l’homme qui se disait leur nouveau maitre et qui, apparemment, le connaissait. La trentaine, sa tête nue portait ses cheveux bruns un peu gras. Imberbe, une fine moustache à la gauloise raffinée* criait néanmoins, entre la bouche aux fines lèvres et le nez un peu épaté, que l’homme était un coureur de jupons. Le faible intérêt qu’il manifestait pour Kel dénudé – il devait plus tard apprendre que c’était à sa demande qu’on avait rhabillé son bon ami - laissait penser que ses parties de chasses visaient plutôt les poules que les minets. Il ne correspondait pas du tout à l’idée que Samaël se faisait des dresseurs de monslaves. Pour couronner ce portrait antithétique, à sa ceinture ne pendait ni fouet cruel ni une dague vicieuse, mais seulement la longue épée qu’il avait aperçue plus tôt, et dont il put admirer la garde finement ouvragée. Sa présentation surtout, n’avais rien de celle d’un trafiquant de chair consciente – on y discernait un trop gros orgueil. S’il avait été naturel à cet homme de s’adonner à ce genre d’activités, il s’en serait vanté, même indirectement. Mais cette présentation, que je sens, lecteur, attendue, la voici.

« Bonsoir, messieurs. Pour des raisons financières qui vous passerez au-dessus de la tête, je suis votre nouveau maitre. Je m’appelle Savinasse. Et je ne suis pas un homme ordinaire.

 

* La France, bien évidemment, n’existe pas sur Alysia ; la moustache « Française » est donc appelée « gauloise raffinée », par opposition à la « gauloise brute » qui correspond à la moustache « gauloise » de notre monde.

 

  *** 

 

Le départ

 

Le gaulois, puisque s’en était un, fit marcher Samaël et son ami pendant ce qui parut au Rokaï plusieurs minutes, avant que ses jambes ne cèdent sous son la masse de ses blessures. A partir de là, il le transporta en lui passant un bras sous les épaules, jusqu’à la sortie de la prison. Là, les deux jeunes gens découvrirent un traineau relié par un système complexe de courroies et de poutres à un couple de créatures étranges, qui ressemblait au croisement saugrenu d’un cochon poilu, d’un faucon et d’un de ces abominables volatiles que les gaulois utilisaient comme réveils-matins – il semblait à Samaël que ça s’appelait les chanteclairs. Le gaulois le déposa sur la plateforme du traineau, s’y hissa, et fit monter le jaguaran ; puis il se saisit des rênes, et lança l’attelage, qui, avec un enthousiasme non dissimulé, fit partir le char dans les nuées, conduisant les deux amis à se presser l’un contre l’autre en hurlant. Enfin à hurler… Kel hurla ; Samaël était trop faible pour l’imiter.

 

  *** 

 

La vengeance du moribond

 

Folh-Klor se laissa tomber dans l’un des fauteuils de son luxueux bureau, et s’alluma une bonne petite pipe de tabac de Rymar de première qualité. Son regard s’égara sur son crystaphone, sur la ligne directement reliée au QG des chasseurs de la Nuit. Quand on est grossiste de Monslave, on a besoin que les quelques… Malheureux départs trop enthousiastes soient… jugulés. Il aurait bien veillé à ce que l’arrogant Savinasse paye l’humiliation qu’il lui avait infligé, mais comment se passer du tabac ? Son secrétaire entra alors dans le bureau, l’air très gêné.

-Hysto-har, mon bon. Qu’est-ce qui me vaut cette mine d’enterrement ?

-Monsieur, nous avons reçu les rapports du médecin.

-Ah. Et quels sont ses conclusions ?

-Le chancre qui parasite votre poumon a progressé et se répand sur l’autre. Il vous reste moins d’un an à vivre. Moins d’un mois, si vous continuer à fumer.

-Ah. Menthos avait donc raison. Le grossiste alluma sa pipe, rendu méditatif par cette triste nouvelle. Puis il se saisit du crystaphone. Tout compte fait, Savinasse allait payer.

 

  *** 

 

L’auberge du roc nu

 

« Orgueil et pouvoir ! » s’écartant in extremis et manquant de verser, le char rasa le sommet d’un des pics, avant de replonger dans une vallée. Savinasse n’avait évidemment pas besoin de suivre un tel itinéraire ; mais ça l’amusait. Un plaisir que ne semblait pas partager ses deux dernières acquisitions ; mais ça n’avait guère d’importance. Tirant sur les rênes, il amena quasiment son char en surplace ; avec dextérité, il le posa sur un roc épargné par la neige, entre une imposante charrette brumelloise au veau ailé rachitique, et un élégant char elfique attelée à un aigle majestueux, à l’extrémité duquel se trouvait une auberge très originalement nommée… L’auberge du roc nue, et descendit. Les deux ex-monslaves le suivirent avec hésitation, l’air de chercher un moyen de s’échapper. Il en profita pour les détailler plus avant. Ils étaient, il fallait le dire, jeunes. Samaël, il le savait, était encor adolescent, et le jaguaran était, on ne pouvait en douter, un enfant. Lorsqu’il était venu chez Folh-klor, il n’espérait ramener que le garçon-chat ; c’était là une demande de son collaborateur, même s’il ne savait pas ce qu’il escomptait en faire. Pas un plat, espérons-le. Quand à Samaël… Le Rokaï avait un temps travaillé pour lui, même s’il était alors traqué par Abbaj. Pourquoi était-il un matin parti, sans même laisser un mot d’explication ? Il ne le savait pas, mais ces bonnes réflexions l’avaient conduites devant la porte de l’auberge du Roc Nu. Ses deux compagnons sur les talons, il en franchit le seuil. La salle commune de l’auberge était grande ; on pourrait trouver ça étrange, si l’on considérait que peu de gens se risquaient à l’escalade du col de la Marquise poudrée ; mais c’était sans compter sur le trafic aérien. Car les gaulois, non contents d’avoir développé le trafic terrestre, avaient inventés un complexe système de sortilèges d’annulation de masse, qui permet à des créatures volantes dont les caractéristiques physiques ne devraient pas leur permettre d’élever plus que leur poids, de porter plusieurs centaines de kilos supplémentaires, voire plusieurs tonnes, sans que leurs capacités en soient diminuées. Même si ces véhicules étaient plus rares que leurs homologues terrestres, ils étaient suffisamment populaires pour permettre à l’auberge de bénéficier d’au moins autant de clients que trois chars peuvent en porter chaque jour. Voilà pourquoi les nouveaux arrivants purent s’installer à une table près du comptoir, entre une bande de jeunes Brumellois en vadrouille et une ravissante noble du royaume des elfes. Savinasse choisit le siège qui tournait le dos au barman, mais qui permettait de surveiller la porte, et une lucarne donnant sur le parking. Pourtant, peu de gens s’amusaient à voler un char volant ; il fallait dire que ceux qui avaient un attelage puissant l’avait aussi fougueux et indomptable. Mais le gaulois attendait du monde, et ami ou ennemi ? Il ne savait s’ils seraient. L’aubergiste apporta les plats, et il commença à manger silencieusement, jusqu’à ce qu’il se rende compte que les deux esclaves le regardaient, tels les effarés de Rimbaud, sans toucher à leur assiette. « Vous ne mangez pas ? Leur demanda-t-il, étonné. Le jaguaran prit la question pour une invitation et s’attaqua joyeusement à la viande, mais l’adolescent restait immobile, prostré sur sa pitance sans oser y toucher. « Allez, mange… » Le jeune monslave acquiesça et s’exécuta, mais Savinasse eut l’étrange impression que pour un peu, il aurait fallu lui fourrer la becquetée dans le gosier. Il ne paraissait du reste pas fringant, et… Oh, mais on dirait qu’il y a du monde qui se pose. La bonne personne ou les mauvaises ? Ils étaient plusieurs, donc c’étaient les mauvaises. Il saisit le bras du jaguaran, et l’orienta vers la lucarne. « Vous voyez ça ? » Lui demanda-t-il. « Les rodeurs qui viennent de se poser ? »

A ces mots, le Rokaï se redressa, paniqué.

-Ce ne sont pas de simples rodeurs. Ce sont les chasseurs de la nuit ! Et ils sont là pour nous !

-Mais pourquoi ? Nous sommes pourtant soumis à l’autorité d’un maitre, et…

-Kel, j’ignore qui est cet homme, mais ce n’est pas un dresseur ! Monsieur Savinasse, j’ignore qui vous êtes, même si vous semblez, vous, me connaitre, mais qu’importe l’usage que vous escomptez faire de nous, je n’ai qu’un seul conseil : Renoncez. Ils vous épargneront peut-être.

-Non. Ces gens sont effectivement venus pour vous tuer, mais faire cela relève du meurtre. Allez-vous cacher derrière le comptoir ; j’ai préparé cette éventualité.

Comme Samaël hésitait, il beugle !

-C’est un ordre !

Et les deux jeunes gens s’exécutent. Il était temps ; deux noirs musculeux et vêtus de peaux de bêtes, couteaux aceratti battant les flancs, arcs en bandoulière, entrèrent. Leur chef s’arrêta devant le gaulois, qui se balançait négligemment sur sa chaise.

- Centurion Savinasse.

-Commandant Avareux. Qu’est-ce qui me vaux le plaisir de votre visite ?

-Ne jouez pas au cunnus avec moi. Vous savez ce que nous cherchons et pourquoi.

-Il me semble pourtant avoir réglé Abbaj…

-Il est vrai, mais j’imagine que dès lors, tu as l’intention de t’aventurer dans les contrées civilisées ? Nous ne pouvons pas attenter à ta liberté de mouvement, encore moins à ta liberté de vivre… Mais il nous faut neutraliser vos compagnons de voyage.

-Mais à quoi bon ? Ce sont des êtres conscients. Certes, ils sont l’un mutant et l’autre à moitié animal, mais ils sont juridiquement considérables comme des êtres conscients.

-Les liens d’amitié entre ton peuple et celui des Jaguarans expliquent ta sollicitude envers lui ; mais si les renseignements donnés par Folh-klor sont exacts, ils ont tous deux plusieurs années de monslavage derrière eux.

-Je suis le premier à dire que ça devrait justifier leur surveillance ; mais pas non plus leur extermination ! Et puis ils sont jeunes…

-Ils sont dangereux. Et puis… Ils sont, comment dire… ensembles.

Le gaulois resta silencieux, puis répliqua d’un ton égal :

-Quelle importance ? Ils sont mignons… Ils ne me feront pas d’ombre pour mes conquêtes. La jalousie qu’ils susciteront l’un pour l’autre propulsera même en ma couche quelques aigries dont les corps tendus par la haine ne manqueront pas de donner quelques plaisirs défendus… Cunnus, cunnus, vous faisiez bien de parler latin. Mais pour revenir à mes moutons… Je ne les ai pas pris pour le service de ma luxure, même indirectement. C’est simplement… Que j’ai besoin d’hommes loyaux à mes côtés, et que cette loyauté ne peut naitre, à mon sens, que d’un statut e paria, l’étant moi-même !

-Vous refusez donc de les livrer ? demanda le premier chasseur.

-Est-ce un non ? demanda le deuxième.

-IMMOMERDVM*. Répondit le gaulois. Les deux chasseurs, d’un commun accord, tentèrent de dégainer leurs armes, mais le gaulois – Han ! – tire en premier son épée du fourreau – cunnus a décidément de l’importance dans cette histoire – et d’un grand coup de taille, leur gorge trancha. C’en est fini d’Avareux ; mais reste ses hommes, qui déboulent dans l’auberge et cernent l’officier. Ce dernier passe en terce, et les yeux rivés sur les mains adverses, se prépare au choc. Soudain, joyeux, il s’exclame : « Crug ! » La porte de l’auberge claque contre le mur ; une forme marron, ramassée, la passe et se déploie dans toute la splendeur de ses trois mètres. Entre les ailes et le sol est un corps musclé, des bras épais comme des cuisses de girawa, des jambes épaisses comme des tronc d’arbres. L’apparition pointe contre les chasseurs un long museau de crocodile, bardé de dents, un regard haineux et une imposante couleuvrine. Le préfet de cavalerie Crug Cheucnauris, le légendaire Muskulor ailé, objet de tant de vaines traques achevées en cadavres, se tient devant les chasseurs de la nuit. Et il ne fera pas dans la dentelle. Les assassins se retournèrent lentement vers l’apparition, bien conscients de leur infériorité. L’un d’eux prit la parole…

-Nous avons commis une erreur ; mais nous pouvons discuter…

-Y’a pas d’discut possible avec vous, les gars. Z’allez mourir tellement fort que la mort elle-même sera trop vivante pour vous. Il arma son canon.

-Savinasse, ordonnez-lui de ranger son arme !

-Je n’en vois pas l’intérêt. Quoiqu’il me semble avoir compris que Crug préférait le rumsteak au tartare…

-On disparaitra de votre vie !

-Vous allez effectivement disparaitre.

-On veillera à ce que vous ne soyez plus jamais inquiété !

-vous n’êtes pas le premier à me faire cette promesse. Ni le dernier, je le crains.

-On rayera vos deux amis de la liste des monslaves à éliminer !

- Ah ! Voilà qui est mieux. Crug, laisse-les sortir.

-Mais pourquoi ? j’voulais rigoler…

-Tu rigolera plus tard avec Avareux et son collègue. Bon vent, messieurs…

Les chasseurs de la nuit repartirent, sous l’œil indifférent de l’assistance, qui n’avait rien compris à la conversation, faute de parler gaulois.

-Je sais, Crug, tu aurais bien aimé t’amuser un peu plus. Mais les mettre en déroute était le mieux que nous puissions faire – Je te rappelle que la dernière fois, j’ai dû laisser ma caution pour repayer le miroir ! Enfin bon. La lâcheté de ces gens me laissera toujours rêveur. Fuir devant un fusil dont le cran d’arrêt est enclenché…

-Fallait que je mette le cran d’arrêt ?

-Tu ne l’as pas fait ?

-Euh… Si Si. Je l’ai fait. Et de pointer en l’air son arme, qui tire, et de faire un grand trou dans le plafond.

-Je vois. Le gaulois se laissa tomber sur une chaise. Vous pouvez sortir de derrière le comptoir, vous autres ! Mais Kel et Samaël n’y étaient plus.

 

*et puis (confere Cambronne à Waterloo)

 

  *** 

 

 

 

-Dépêchons-nous ! Kel, attrape cette courroie, et met-là sur la bobine en haut à droite ; ainsi, les apergallicis entraineront le chariot et…

-Samaël !

-Oui, Kel ?

-Je ne comprends pas… A quoi bon fuir ? Certes, se méthodes sont assez… Originales, mais il n’avait pas l’air dangereux, et pour une fois, était à nos côtés quelqu’un qui ne nous rejetaient pas.

-Kel, il acceptait notre relation non pas parce qu’il est tolérant, mais parce qu’il est totalement frappadingue, qu’il s’imagine être sain d’esprit, qu’il a désespérément besoin d’aide pour maintenir un semblant de normalité dans son existence, et pour cela, ce monstre de l’esprit cherche des monstres de corps afin de se sentir moins seul ! et si son portrait moral ne suffit pas à t’impressionner, crois-en mon expérience ! Lorsque je me suis évadé d’Esleymos, j’ai eu le malheur de me réfugier dans une caisse d’huitres que le larron voulait livrer au seigneur Abbaj, et d’en jeter la cargaison. Il m’a couvert, mais uniquement parce que ça l’amusait, oui, l’amusait, de se faire traquer par les chasseurs de la nuit ! qu’importe à un fou de cette espèce d’être poursuivi par un créancier ? Il était alors traqué comme homme de raison, et non comme un fou, et ça compensait toutes les indignités subies. Quoiqu’il n’en affronte guère et… Attention ! Il vient. Fais moi confiance !

Il l'embrassa fougueusement.

-Réfugions-nous sous ces couvertures !

Il était temps ; le gaulois et son compagnon, furieux, arrivaient.

-Les imbéciles ! Grogna-t-il en montant dans son chariot. Les chasseurs de la nuit ont juré de ne pas attaquer mes compagnons de voyage…

-Ils ne risquent donc rien !

-Tant qu’ils sont mes compagnons de voyage ! Mais maintenant qu’ils ont filé dans la nature, leur serment ne tiens plus, et ils sont vulnérables.

-Donc on va retrouver les chasseurs et s’amuser avec ?

-Il est plus avisé de les retrouver. Je veux qu’ils survivent, pas les venger.

-Dommage, mais soit.

D’un coup de rêne, le gaulois réveilla les deux aperogallicis, qui rugirent. Il les lança avec brutalité.

-Nous allons explorer chaque recoin de cette montagne, mais il faut les retrouver, avant que les chasseurs, les usurpateurs, leurs blessures ou la montagne n’ait raison d’eux !

-Es-tu sûr qu’il soit si mal intentionné ? Chuchota Kel.

-Il est fou, Kel ! Il est fou ! Il a forcément un plan tordu nécessitant notre présence.

-Franchement, Savinasse, tu t’inquiètes trop pour ce gosse. Il a, quoi... Quinze ans, maintenant ?

-Il en a treize et parfois, je me demande s’il n’en a pas que trois d’âge mental ! Et même si je reconnais que je ne suis pas un ange, j’aurais au moins aimé savoir pourquoi il est parti, m’abandonnant au milieu d’un désert sans gourde et sans cheval !

-Oui, pourquoi ? Demanda Kel, qui commençait à trouver fumeuses les justifications de son ami.

-Il était pris d’une de ses crises ! Il trémoussait son corps avec d’abominables rictus, et hurlait, hurlait… Je ne savais que faire, mais quand il a dégainé son épée et s’est mis à l’agiter en tous sens, j’ai cru qu’il allait me tuer. Crug tolère ces crises, mais uniquement parce qu’il est un monstre assoiffé de sang !

-Peut-être avais-tu été pris d’une de tes crises, suggéra justement le muskulor.

-Une de mes crises ? C’est possible, mais… Le gaulois se cabra soudain, lâcha les rênes et porta la main à son cœur. Crug réagit immédiatement ; il se saisit des commandes, et se pencha sur son ami, qui émettait des grognements rauques tout en se balançant en arrière. Les deux monslaves virent, très clairement, sa peau blanchir, et à certains endroits bleuir, tandis que ses yeux, verts d’habitude, devenaient jaunes. Certains de ses membres se raidirent plus fort que ceux d’un cadavre, et des larmes, sortant des orbites torturées, se figèrent en sécrétions grises. Kel bondit de sa cachette et se pressa devant son maitre.

-Mais vous étiez là pendant tout ce temps ? gronda Crug,

-Oui, Samaël craignait de faire les frais d’une crise semblable, alors il a insisté pour que l’on prenne la poudre d’escampette.

-C’était donc ça… Constata l’intéressé.

-Parce que tu l’as vu dans cet état, tu as fui ? Misérable vociféra le Muskulor en le soulevant par-dessus la rambarde.

-Arrêtez ! Il ne savait que faire ! Hurla Kel.

-Il ne savait que faire ? Moi, je sais ce que je vais lui faire !

-Crug ! Repose-le.

A moitié assis, à moitié affalé sur la carrosserie, pâle, les membres tremblants, couverts de sueur, mais le regard ferme, Savinasse avait fait usage de son droit de grâce : le respect que le muskulor avait pour lui.

-Maitre ? Mais il a… Enfin, vous savez dans quel état je vous ai retrouvé. Vous ne vous souveniez même pas de la crise, tellement elle avait été rude !

-Il a agit sous le coup de la peur, et c’est compréhensible. Toi-même, tu n’aurais pas réussi à me maitriser tellement elle était rude. Du reste, vingt-quatre heures plus tard, je te sauvais la vie dans l’attaque de ta case par les chasseurs de monslaves. Alors, Crug ? Repose-le sur le char.

Le vétéran bougonna mais obtempéra. Samaël, tremblant, tomba sur ses genoux sitôt qu’il fut au sol, et son amant se pressa à ses côtés. Le gaulois, lui s’était redressé, et avait cessé de suer : la crise était finie.

-Messieurs, vous avez pu assister à la manifestation d’une malédiction, qui est sujette à un honteux et absolu secret. Il y a des années, voyez-vous, je fus en proie à une passion aussi fougueuse qu’elle fut courte ; son objet me fut bientôt ravi par son père, un sorcier qui me lança un terrible sortilège, m’affectant d’un mal semblable à celui du Rokaï… Mais au lieu d’être partie intégrante et permanente de mon corps, la roche me ronge les nerfs, les muscles et mes os tel un cancer, provoquant régulièrement des crises, durant lesquelles je perds raison et lucidité, terrassé par la douleur. Elles se font rares dans les montagnes, et c’est pour ça que j’y vis.

-Et il n’y a aucun moyen de vous guérir ?

-Le seul artéfact qui puisse me purger était un dragon d’or venu de l’orient lointain, qui ornait l’étendard des Dragons de Faktis. Mais il est aujourd’hui entre les mains des factices dragons…

-Les trafiquants de monslaves.

-exact. Au fait, Crug, si vous avez lâché les rênes, qui conduit le char ?

-On va s’écraser ! Hurla Samaël.

 

  *** 

 

Le combat final

 

Du haut de son Mammouth, Faktis regardait les gaulois attaquer. Les Huksakaïs et les montagnards, ensemble, tentaient cet assaut désespéré. Ce soir, ses hommes seraient tous tués, ou les gaulois mourraient en essayant. Il en avait la conviction. Car il ne pouvait y avoir qu’un seul bataillon des dragons de Faktis. La bataille, cela dit, se présentait plutôt bien. Jusqu’à ce que le char sorte des nuées et ne vienne percuter sa monture, évidemment. Dérapant sur les courants aériens, le véhicule céleste frôla l’échine du pachyderme, et vint enfoncer son habitacle contre la baie de commandement de Faktis, finissant sa course contre le poste de tir du canon. En surgit un titanesque Muskulor, qui brandissait une couleuvrine à la manière d’une massue. Et Faktis sut que ce soir, ses hommes mourraient tous jusqu’au dernier. Car Crug Cheucnauris, le préfet de cavalerie des seuls vrais Dragons de Faktis, allait le passer par les armes, sans cérémonie, si ce n’est, peut-être, un sobre : « Pour l’honneur. »

  *** 

 

La fin

 

Savinasse se réveilla en se sentant horriblement mou. Avec difficultés, il se redressa. Autour de lui étaient les décombres de son char, et à ses pieds, l’étendard. Il avait réussi ! Mais ça ne lui procurait aucune joie. Une seule chose importait : Où était Samaël ? On les retrouva deux heures plus tard, sous une grande poutre, qui était tombée sur eux. Ils étaient là, le visage tranquille, serrés l’un contre l’autre, s’embrassant presque du bout des lèvres. Les gaulois se réunirent autour des dépouilles, et un Huksakaï retira son casque : Ciel ! C’était un jaguaran.

-Prince Anoth-cha, je suppose ? Demanda le chevalier de Raclerivage. Il me faudra votre aide pour convaincre la Convention…

-De l’aide ? Mon frère vient de mourir, et vous voulez de l’aide ? Je vais retourner à Jaguaris et veiller à ce que plus jamais vous n’y soyez admis !

-Prince Anoth ! Votre père Wis-cas est mort empoisonné par votre maitre, Brichel. Votre trône, il faut le reconquérir.

Ils s’évanouirent dans le lointain. Savinasse resta seul, devant les deux gisants. Enfin, le jaguaran toussota et se leva, grimaçant. Puis il vit Samaël.

 

  *** 

 

Epilogue

 

-et voilà. Tu sais tout, Shimy. Si tu pouvais me pardonner…

Le visage de l’elfe resta fermé. Elle fusionna avec la terre, et de ses deux mains maintenant granitiques, pris la gorge de son fiancé en étau. Lentement, froidement, elle l’étouffa, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un misérable souffle de vie en lui ; alors elle le relâcha, et lui murmura : « Merci… Sa… maël… Mon unique… Amour… » et ce fut fini. Alors Shimy pleura, pleura, pleura, et frappa la poitrine inerte : « Tu n’avais pas le droit ! »

 

Car ça devait mal finir.

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ShimyandGryf16
Le ven 24/04/2026 - 17:39

Ouahhhh ! Je ne m'attendais absolument ps à cela, et pourtant, c'est génial !

Bravo ! 😉

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shimy +gryf
Le ven 24/04/2026 - 22:57

Ouiiiiiiiinnnnnnnn, chui toute emuuuuuuuuuueeeeee…