Bon. On va pas se mentir, c'est tiré par les cheveux, et ça ne respecte pas totalement le thème du concours. Mais ça m'a bien amusé d'écrire ce petit texte.
Chacun des trois jours où Gryf avait imposé la compagnie de sa pouliche était un jour que Shimy, sans hésitation, plaçait au palmarès des pires journées de son existence. Trois jours que Gryf était rentré de Jaguaris, et qu’il leur imposait la compagnie de cette répugnante petite garce dont le nom, Akitten, aurait mieux valu être Nermalia. Trois jours que Shimy s’imposait un bonjour de pure forme adressé à cette minette au matin, et un bonsoir au souper ; ce qui paraissait aux autres un manque de savoir-vivre des plus évidents, étaient pour elle le résultat d’un effort de contrôle de sa personne titanesque, dont l’échec aurait éparpillé l’objet de sa rancœur à travers le vaisseau. Et en plus, elle se payait le luxe de se montrer charmante avec elle, avec cet art délicat des gens de cour, qui consiste à se montrer effroyablement doux avec un rival, tut en l’insultant par un biais perçu de lui seul… Le goût doux-amer du meurtre lui montait aux papilles.
Cela ferait bientôt trois jours que Gryf lui avait présenté son ancienne femme. Shun-day n’avais pas eu besoin de la regarder très longtemps pour comprendre qu’elle était de ce bois dont on fait les vieilles truies aigries, et que la décision de son amant d’abandonner ses précédentes conquêtes pour elle était la preuve qu’à défaut d’avoir eu du goût dans sa jeunesse, l’âge mûr le lui avait apporté. Quoique… Les regards concupiscents que jetaient parfois son doux ami sur cette vieille peau montrait qu’il n’était pas encore totalement insensible à ses charmes, et qu’il pouvait toujours, par quelque coup du cœur, revenir à elle. Ne l’avait-il pas appelé « M’amour » ? Et surtout, maintenant qu’elle avait rempli sa part du marché, quelle garantie que Gryf continue d’honorer la sienne ? Sans lui, elle n’était plus la princesse Akitten ; non, elle était Shun-day, la fille de Skroa, celle qui avait voulu détruire jaguaris pour l’amour d’un père que jamais elle ne trouva… Pour sa propre sécurité et l’amour de gryf, il faudrait prendre des mesures. Un malheureux accident pourrait s’avérer nécessaire...
Jadina et Ténébris, sous l’injonction de la deuxième, qui voulait absolument profiter d’un « moment de complicité retrouvée entre sœurounettes » étaient parties on ne savait trop où ; Razzia et Kelma-tu s’étaient, pour leur part, enfermés dans la cambuse, qu’ils s’employaient, profitant de l’absence de leurs supérieurs respectifs, à vider consciencieusement. Ne restaient donc plus à l’extérieur du navire que Gryf, Shimy et Shun-day. Les conditions sont réunies ; le spectacle va pouvoir commencer.
« Alors, ainsi, commença Shun-day, vous avez été, comment dire… La fiancée de Gryf.
-C’est exact, confirma Shimy en grimaçant. Pourquoi, vous désirez vous en délester ?
-Loin de moi cette idée ! S’écria-t-elle. Non, je pense qu’il faut respecter ses choix, être à son écoute, et comprendre que les inclinaisons de son cœur l’aient porté vers le mien, ouvert…
-Suggèreriez-vous que je manquerais de cœur ?
-Sûrement pas ! Et je ne doute pas qu’il a dû auprès de vous trouver une grande jouissance, en appréciant votre amour, votre dévouement et – elle se rapproche d’elle, baissant la voix – votre crédulité…
-Ma crédulité ?
-Oh, oui, assurément.
***
Invisible de son promontoire rocheux, l’être encapuchonné fixait avec amusement les deux jeunes filles.
« Le spectacle va être des plus amusants. Et il le sera d’autant plus que la gagnante réussira forcément à avoir ce qu’elle désire… Êtes-vous prêts, mes amis ?
Ses deux compagnons acquiescèrent.
-Evidemment. Répondit le plus petit des deux, en se passant la main sur le visage, chatouillant le fantôme d’une moustache que l’accident jovenia avait fait disparaitre. Ce soir, le jaguaran sera en notre compagnie.
-Y’a pas à craindre qu’y fasse de la résistance ? Demanda le second compagnon, dont la cape distendue laissait deviner une musculature impressionnante. Pasqu’alors…
***
-Oh, non, Gryf n’est pas toujours facile à vivre, et certains soirs, il est même lassant de balourdise ; mais je me souviens alors qu’il fut votre amant, comment et pourquoi votre belle idylle explosa… Et j’accepte ses défauts. Après tout, celle qui veut son cœur doit bien accepter qu’il vous a aimé ?
***
-Alors rien du tout ! le coupa sèchement l’observateur. Il nous suivra sans résistance.
-Après toutes ces années… Comment en être sûr ? Demanda le petit.
***
-Sous-entendez-vous que je suis responsable des défauts de Gryf ? Demanda Shimy, qui commençait à sentir en elle les affres de la fureur.
-Moi, ainsi agir ? Un katana se materialisa dans le dos de Shun-day. Non, la bienséance m’interdit d’affirmer une telle chose, même si, peut-être, elle recèle un fond de vérité…
-Assez ! Hurla Shimy. Et, n’écoutant que ses instincts primaires et son amour pour Gryf, elle s’élança sur la jaguaranne, pensant pouvoir lui administrer un soufflet de première ; mais un sabre court se pointa devant elle. Au dernier moment, elle fusionna avec l’air, et la lame siffla en vain. Reconnaissant le sceau de l’orfèvre :
-Mais tu n’es pas une jaguaranne ! Tu es Shun-day ! Et tu devrais croupir en prison !
-Exact ! Mais Gryf est devenu mon amant, et en qualité de prince de jaguaris, a intercédé en ma faveur.
-Parce qu’en plus il le sait ? Je vais de ce pas lui en toucher deux mots !
-Tu n’en fera rien !
-Ah oui ? Et pourquoi ?
-Il faudra d’abord te battre contre moi.
-ME battre ? Shimy laissa sortir un ricanement étranglé de sa gorge. Contre toi ? Et en quel honneur ?
-Ce n’est pas une question d’honneur. C’est une question d’amour. Shimy, je te défie en combat singulier pour l’amour de Gryf. Le vainqueur prendra sa main, le vaincu ne tentera plus de le séduire, ou d’interférer dans le bonheur conjugal du couple Gryf-m… Gryf-vainqueur d’aucune manière que ce soit !
-Tu te l’offres bien vite… Mais soit ! J’accepte. En garde, Shun-day !
Et elle se jeta par-dessus le bastingage. Surprise, son adversaire le gagna… Et manqua d’être assommée par une trombe d’eau ascendante. « Idiote ! Se morigéna-t-elle. Elle ne fuyait pas ; elle allait fusionner avec l’eau »
Elle se saisit de son arme, et se mit en garde. Quelques secondes plus tard, une nouvelle trombe surgit ; avec vivacité, elle se rua vers elle, et la trancha d’un coup de taille. Ce ne fut pas, contrairement à ce que les apparences pourraient suggérer, un coup d’épée dans l’eau ; l’acier coupa la connexion entre l’elfe élémentaire et son élément, interrompant la fusion. Elle tomba lourdement sur le pont ; Shun-day se rua sur elle, mais d’une manchette, son adversaire la désarma. La suite du combat fut un féroce corps-à-corps pour récupérer l’arme. De son bras gallina, Shun laboura le flanc de son adversaire tandis que celui-ci lui bourrait la face de gnons. De douleur, Shimy lâcha prise ; Shun-day tenta d’atteindre sa lame, mais d’une courte fusion avec l’air, Shimy s’en saisit. Seulement, elle ne saviat pas la manier, et après quelques coups maladroits, se la fit arracher. Shun-day lui sauta à la gorge ; mais une main dure comme de la pierre l’arrêta. Rectification : la main qui l’arrêtait était dure parce qu’elle était en pierre. Elle releva les yeux vers Shimy, qui la dardait d’un regard de pierre – logique, puisqu’ils étaient devenus de pierre – et aperçut, par-dessus son épaule…
***
-Dépêches-toi, foutrercule ! Elles ne se battront pas éternellement, et vont finir par remarquer sa disparition !
-J’ch’fais c’qu’euj peux, mais s’k’il est lourd !
-Si tu ne l’avais pas assommé, aussi, il serait peut-être un peu plus coopératif !
-J’pense pas, pasqu’il l’était déjà pas quand on l’a pris sur le mec à l’arrière…
-Le gaillard arrière ! Et j’ose espérer que toi non plus, tu ne serais pas très coopératif, si l’on te pressait une dague sous la gorge avant de t’assommer…
-La dague était à toi !
-Oui, mais la main qui la tenait était tienne ! Comme celle qui l’a assommé, d’ailleurs… Oh, mince !
-Quoi qu’y’a ?
-Allonge le pas ; nous sommes repérés.
***
-Peut-être faudrait-il songer à se rendre, jeune écervelée ? Demanda Shimy.
-Non ! Pas tant qu’ils enlèvent Gryf ! Répliqua Shun-day, paniqué.
-Enlever Gryf ? Que vas-tu me chanter là ?
-Regarde derrière toi !
-Désolé, ma petite, mais ça ne marche pas avec moi. Surtout si l’on considère que je suis aveugle, donc que je ne peux pas regarder, ce qui fait que… Attends, je ne perçois pas l’aura de Gryf sur le vaisseau ! On dirait… Qu’il s’en éloigne à grande vitesse, tout en étant très faible, accompagné de deux autres auras dont l’une n’est pas humaine et l’autre vaguement elfique ?
-Tu me crois, maintenant ?
-Je suis bien obligé. Bon, ma petite, je vais t’attacher quelque part, et je vais aller le chercher…
-Non ! Je t’accompagne ! car, au cas où tu l’aurais oublié, je suis également une fiancée de Gryf…
-Comment pourrais-je l’oublier… Mais tu es aussi la fille de Skroa, une véritable vipère ! Comment pourrais-je te faire confiance ?
-Tu n’en a pas besoin ! J’aime Gryf du fond du cœur, et je ne veux pas le voir souffrir. Et pour ça, je l’allierais avec n’importe qui !
-Même ta rivale, contre laquelle tu te battais pour lui ?
-Même avec ma rivale. Shimy, nous nous sommes battus entre nous pour Gryf. Pour Gryf, nous pouvons nous battre ensemble !
***
-Lâchez-moi ! Tempêtait Gryf en tapant des poings comme un forcené sur le corps reptilien de son ravisseur. Lâchez-moi ! Lâchez-moi !
-Tu le trouves toujours aussi coopératif conscient ? Demanda celui-ci à son compagnon, le regard sombre.
-Je n’ai rien dit.
-Du coup, je l’assomme de nouveau ?
-NON ! Hurlèrent le jaguaran et le capucheux de concert.
-Tu risquerait de le monter contre nous, et de le convaincre que nous sommes dangereux pour sa personne. Expliqua le second.
-Parce que ce n’est pas ce que vous êtes en train de faire ?
-Donc, je peux l’assommer.
-Foutrercule, non ! Ralentis ; nous sommes hors de vue. Ils ne nous rattraperont pas.
***
-Bon, je suppose que l’on ne risque pas de tirer beaucoup d’aide de ses deux-là… Soupira Shimy en regardant Kelma-tu et Razzia, panses distendues, ronfler dos contre dos, entre les os et les bouteilles vides.
-Alors partons maintenant ! S’écria Shun-day, qui s’impatientait.
-Nous devrions quand même laisser un message, afin qu’ils ne s’inquiètent pas. Amy, peux-tu le prendre pour nous ?
-Bien sûr, affirma la Childirelle. Mais, par simple curiosité, voulez-vous inclure dans ce message la raison de votre départ ?
-Notre intention de retrouver les ravisseurs de Gryf ? Si, pourquoi ?
-Dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux ne pas leur laisser de message… Il serait plus inquiétant que le silence.
-C’est juste, commenta Shun-day.
-Il faut quand même les informer de notre départ. Où vas-tu ?
-Mais je vais à la recherche de Gryf, pardi ! Et nous devons faire vite, avant que ses ravisseurs ne soient hors de vue… Euh, façon de parler, bien entendu.
-Shun-day ?
-Je ne voulais pas me monter vexante !
-As-tu considéré que j’ai des broches elfiques ?
-Si, c’est vrai, pourquoi ?
-Parce qu’avec de tels instruments, je peux connaitre la position de Gryf beaucoup plus loin que toi…
***
-Pffff… ça fait au moins trois heures qu’on mène les montures au pas ! Pourquoi on ne galope pas pour les rattraper ?
-Parce que si l’on galopait, ils accélèreraient et arriveraient à leur repaire en alarme, et qu’une fois qu’on aurait récupéré Gryf, on devrait fuir avec des montures fatiguées quand les leurs sont fraiches !
-Je croyais qu’on s’était mis d’accord pour se battre pour Gryf !
-Ils l’ont en otage et nous n’avons aucune idée de ce qu’ils veulent en faire. Dans ces conditions, nous devons faire preuve de la plus grande prudence pour ne pas risquer sa vie ! Mais, silence ! ils entrent dans cette caverne.
-Que vont-ils y faire ?
-ça, on ne le saura qu’en y entrant…
***
Le colosse reptilien l’avait lâché ; c’était toujours ça de moins à supporter. Hélas, il ne l’avait fait que pour rester à l’entrée de la caverne, dont il ignorait le plan et le nombre d’issues ; sans compter le deuxième ravisseur, qui était resté à ses côtés. Celui-là ne s’était pas donné la peine de le porter, ni même de le détacher ; on aurait presque cru que, pour un peu, il l’aurait laissé déambuler armé. A vrai dire, la seule main gauche qu’il portait à la garde de sa rapière laissait deviner la folie qu’aurait représenté la fuite. Oppressé, le Jaguaran voulut faire la conversation.
-Je vous connais ? Demanda-t-il.
-Moi oui, mais vous non.
Charmant.
-Pourquoi m’avez-vous enlevé ?
-Pour ce que je crois être votre bien.
Au moins, il était franc.
-Et si je m’opposais à ce que vous me… Fassiez du bien, iriez-vous jusqu’à prendre le risque de me tuer pour pouvoir officier ?
-C’est à voir. D’un côté, nous savons tous les deux ce qui se passera dans peu de temps sauf intervention miraculeuse, non ? Il pointe la poitrine de Gryf d’un doigt. « Comment peut-il savoir ? » Mais d’un autre côté… Mon homme de main ne me le pardonnerait pas. Alors, je vais tâcher de te garder en vie.
-Votre homme de main… Vous voulez dire le type à l’entrée avec une gueule de Crocodile ?
Le bretteur s’arrêta, et tourna son œil gauche vers le jaguaran – le droit resta planté sur les mains de son prisonnier. L’œil, il faut le dire, n’était pas affable.
-Euh… j’ai dit une bêtise ? demanda Gryf.
-Non, soupira son ravisseur. Non, vous n’avez pas dit de bêtise. C’est juste que, quand mon homme de main m’avait dit que vous étiez bête, je croyais qu’il exagérait.
-Et alors ? C’est le cas, non ?
-Eh bien… Comment vous dire ? Disons qu’il m’a bien mal préparé à la réalité, en m’expliquant que s’il y avait un concours de bêtise, vous arriveriez deuxième, car trop bête pour arriver premier…
-En effet. Je suis trop intelligent pour ça ! J’arriverais au plus quatrième !
-A vrai dire, je pense que vous seriez d’office disqualifié, car naturellement dopé…
***
-Et pour s’introduire dans la grotte maintenant qu’un gros lézard pas beau en surveille l’entrée ?
-On attends la nuit qu’il soit relevé.
-Et s’il n’a besoin d’être relevé que tous les mois ?
-On croise les doigts pour qu’il ne voit pas dans le noir.
***
-Alors, on arrive bientôt ? Parce que je commence à en avoir plein les pieds, de marcher !
-Tu aurais dû demander à Crug de t’escorter ! Il t’aurait porté, et tu n’aurais pas eu à user tes délicats petits coussinets princiaux sur cette roche dure !
-Ah, ah, ah. Bon, il est encore loin, votre homme de main ?
-Dans la pièce qui suit.
Le boyau débouchait sur une immense grotte en partie inondée, et bardée de conduits secondaires, dont chacun semblait recouverts du visage d’un homme barbu et casqué. Il sursauta quand le bretteur ferma un battant semblable sur le conduit qui les avait menés en ce lieu.
-Où sommes-nous ?
-Dans le Sanatorium Barbicatus de Karak Tuelman, l’endroit où les anciens nains de cette forteresse souterraine soignaient leurs blessés de guerre. N’est-elle pas de toute beauté ? Soupira le bretteur.
-C’est bien joli, votre prince nain, là, Sa Natorium Barbitacus, mais la barbe ! Où est votre homme de main ?
-A portée de main, Gryfenfer ! Et je n’apprécie guère ce qualificatif. Au bretteur : Il me semble que nous sommes associés, non ?
-Cette voix…
-Oui, tu as deviné qui je suis, mon ancien élève…
***
Si Crug s’était imaginé que le poste de sentinelle était de tout repos, il allait bientôt s’apercevoir de son erreur. Déjà, Quand on est sentinelle, on ne dort pas. Alors, on ne risque pas de se reposer. Il se félicitait de son excellent jeu de mots, quand la terre se souleva sous son entrejambe, prenant la forme d’un poing qui le propulsa en l’air. Il bondit de bien dix mètres, rendu groggy par l’attaque. Mais un homme-lézard de trois mètres de haut, ça revient vite à soi, et il put rapidement constater deux problèmes, à savoir
1 Que le sol se rapprochait à une vitesse alarmante
2 Que deux intrus tentaient de s’introduire dans la caverne.
D’une puissante impulsion de ses ailes, il se précipita entre les deux ; qui étaient femelles.
-Vous serez ce soir à ma table ! Rugit-il en s’emparant de la première, jeune elfe aux cheveux blancs. Et pas du bon côté des couverts, même si j’en prends pas pour manger !
Il voulut mettre sa menace à exécution ; mais l’elfe lui frappa le visage si durement qu’il en tomba, et l’autre, avec une petite lame vicieuse, lui trancha les tendons de la jambe gauche. Il hurla de douleur et tomba contre la roche, se blessant la tête. Il resta alors d’une immobilité parfaite. Celle qui maniait la lame voulut lui trancher la gorge, mais l’autre l’en empêcha.
-Il a eu son compte. Allons plutôt chercher Gryf.
Elles disparurent dans le boyau.
***
-Samaël ! S’exclama Gryf.
-Mon vieil ami ! Rugit le Rokaï en sortant des ombres. Je suis heureux de te retrouver. Veille m’excuser l’enlèvement un peu brusque ; mais ce qui va se passer dans cet endroit ne doit être connu de personne pour pouvoir fonctionner.
-Et on devrait se dépêcher d’officier. Gronda le bretteur. Car, d’après mes calculs, ce n’est qu’une question d’heures avant que l’éclat ne lui perce le cœur.
-Quelques heures ? Mais j’en ai encore pour AAAAARRRRGGGHHHH !
Le jaguaran tomba à genoux et son champ de vision devint rouge sang.
-Savinasse ! S’exclama Samaël, paniqué. Il est en train de mourir !
-Il ne l’est pas encore. Dépêchons ! Aide-moi à le porter jusqu’au lac.
Tout devint noir.
***
La porte du Sanatorium vola à travers la caverne, sous la pression de la roche élémentaire.
-Gryf ! S’écrièrent à l’unisson les deux jeunes filles en voyant leur amant commun. Le jaguaran était à moitié immergé, et la blessure de son combat contre Anathos était rouverte, à coups de griffes, semblait-il. Pas une seule goutte de sang, pourtant, ne s’en écoulait.
-Oh, non… Gémit Shun-day, horrifié.
Silencieusement, elles s’approchèrent de la dépouille. A ses côtés était un éclat de l’arme du dieu, couvert de sang.
-Depuis combien de temps, selon toi ? Demanda Shun-day.
-Depuis le début.
-Dire que j’ai failli tuer pour ce misérable petit…
-Ne sois pas grossière ! Nous ferions mieux de partir, et d’annoncer la nouvelle aux autres. Elles s’en allèrent.
***
Deux heures plus tard, la blessure était fermée. Samaël et Savinasse s’en approchèrent, regardant le jaguaran, qui toussa, ouvrit les yeux, et finalement se leva en fixant l’éclat, puis les deux larrons.
-Comment…
-Tu ne comprendrais pas, Gryf.
Il se jeta sur lui.
-Gryf ?
-Samaëël !
Et le jaguaran pleura sur l’épaule de son ami retrouvé, qui lui avait, encore une foi, sauvé la vie.
-Il semblerait que je t’ai retrouvé… Gryfenfer le pleurnichard ! sourit le Rokaï en se dégageant, non sans douceur, de l’étreinte de son ami.
-Je… Je ne suis pas un pleurnichard ! Gémit l’intéressé en essuyant quelques larmes qui coulaient encore.
-Mais bien sûr…
***
Et voilà. Gryfenfer est sauvé, Samaël est en vie, et nos deux amantes sont Grosjean comme devant. Mais peut-être voulez-vous savoir ce qui leur est arrivé ?
***
Shimy ouvrit les yeux qui, sans surprise, ne captaient aucune lumière. Pourtant, depuis trois jours, elle les avait ouverts, et elle avait vu. Métaphoriquement, évidemment ; mais ça lui paraissait plus important. Shun-day et elles avaient été aveuglées par les charmes d’un petit jaguaran égoïste et maintenant redescendu de son piédestal par sa mort, cette même mort où elles avaient voulu s’entre précipiter pour son amour… Mais qu’importes ! Plus jamais elles ne feraient une chose aussi stupide ! D’ailleurs, il fallait annoncer la triste nouvelle à Kel-cha. Le roi de Jaguaris était venu spécialement pour l’occasion. En silence, il s’approcha de la grotte qui maintenant servait de tombeau à son frère, enjambant la tombe sommaire qui avait été creusée pour l’affreux homme-lézard qui en avait défendu l’entrée, et toucha la pierre, s’y recueillant.
-Eh, Shimy. L’interpella Shun-Day.
-Oui ?
-Il est mignon, non ?
Mignon ? ça n’était pas vraiment le nom qu’elle aurait donné au royal frère. Quoique… Il fallait admettre que son aura était proche de celle de Gryf. Très proche. Elle fit un pas en avant, suivi d’autres que Shun-day emboita. Et elles s’approchèrent de lui, jusqu’à presque le toucher. Remarquant leur présence, il sursauta.
-Mesdames ? Que puis-je pour vous ?
-On vérifie ? demanda Shun-Day.
-Moi d’abord. Répliqua Shimy. Et elle embrassa Kel, longuement.
-C’est pareil, mais en même temps différent.
Shun-Day la relaya.
-Tu as raison, ce n’est pas pareil, mais sans être différent.
-Euh, qui a demandé mon consentement dans l’affaire ? Demanda Kel-cha.
Les deux jeunes filles se regardèrent, et d’un regard, délibérèrent :
-On se le partage ?
-D’accord.
Elles s’approchent tous deux de lui, et le prennent chacun par un bras :
-Ah, Gryf ! Pourquoi encore, tu disparais au pire moment ! Se lamenta Kel-cha. Mais il ne se lamenta pas longtemps.