Chapitre 11
Nous fûmes donc conduits, non pas dans les cellules qui nous avaient été assignées lors de notre arrivée sur la forteresse flottante, mais dans un magnifique boudoir, meublé avec goût, qui servait d’antichambre, selon le soldat, à la salle de réception de madame. Madame comment ? Il refusa de nous répondre. Il s’agissait, en tous cas, d’une femme qui devait avoir de l’influence sur Skroa comme sur Spectrâs, pour pouvoir utiliser les soldats de l’un au nom de l’autre ; car une fois dans le boudoir, le garde lâcha à l’adresse du gaulois, en le tutoyant, et en l’appelant par son prénom, que c’était cette dame qui l’avait fait venir en ce lieu. Le gaulois acquiesça, et l’elfe se retira. Nous attendîmes encore pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’enfin la porte s’ouvre et arrive en la pièce une elfe pâle, vêtu d’une robe bleu ciel, aux cheveux d’un blond terne, et dont le regard froid, doublé d’une voix aigüe et d’une frêle constitution, même pour sa race, laissait présager la perversité mielleuse d’une intrigante de premier choix. Le Gaulois bondit hors du siège où il s’était avachi ; puis il se ressaisit, et s’avançant très dignement devant notre hôtesse, lui prit la main afin de la baiser. Cette dernière le regarda faire, amusée, et j’entendis dans les tréfonds de mon âme le rire sardonique et cristallin qui éclatait derrière ses yeux ; pourtant, nul son ne sortait de ses délicates lèvres, dont la finesse de la pulpe laissait entrevoir la dureté avec laquelle elles étaient ciselées. Le reste de son visage était du même acabit ; on voulait protéger sa gracile personne, et rosir de bonheur quand elle nous enfoncerait une dague entre les omoplates. Je craignais que Savinasse ne fut déjà sous le charme. Enfin elle prit la parole, d’une mignonne petite voix d’enfant de cœur, dont le ton ingénu faisait fondre l’esprit, comme de l’acide prussique s’écoulant délicatement dans la boite crânienne de l’interlocuteur avant de se mêler au cœur de bases de sels en cyanure. Et cette voix, cette petite voix, cette voix qui tuait charmante, cette voix s’adressa à Savinasse, et l’appelant par son prénom, lui murmura :
« Tu m’as manqué, Lourano…
Et elle l’embrassa fougueusement. Savinasse n’hésita guère, d’abord, à lui répondre ; puis il se détacha violemment d’elle, l’air contrarié.
-J’ignore si c’est forcément un sentiment réciproque, Cellumbra… déclara-t-il, mais d’un souffle court qui affirmait le contraire. Même si je t’aime encore… Chaque fois que tu m’as embrassé, je me suis retrouvé en danger de mort, mort que tu aurais voulue donner ou ordonnée... Et puis, tu t’es allié à Anikhan… Et tu sais bien ce qu’il a fait à ma fille.
-Oui, je le sais. Mais justement, quel besoin ai-je de lui, maintenant ? Skroa a construit une machine permettant, après quelques séances, de se passer de ses services. Tu pourrais me rejoindre… Alysia serait, grâce à Amy redevenu Childirelle, sous notre coupe ! Tu pourras te venger d’Anikhan, et même de sa descendance. Nous nous associerions, nous régnerions ensemble, nous serions heureux… Sa voix se fit plus basse. Et nous nous aimerions. Nous serions les deux plus grandes figures d’Alysia, et nos seuls véritables compagnons de règne seraient prospérité et justice !
Le Gaulois resta immobile un instant, puis il répondit d’un ton grave : « Non. Je ne peux pas me faire complice d’une telle entreprise. Cela reviendrait à asservir les populations d’Alysia, et donc de les priver de justice, car leur droit le plus profond, le plus noble et le plus viscéral leur serait retiré… Un héros doit agir dans l’ombre, car sinon, il devient sujet d’idolâtre et cesse de servir ses concitoyens, pour devenir leur parasite. Et puis, ajouta-t-il, Amy n’est, je suppose, pas ma fille, mais je ne laisserais pas la fille d’Arwen souffrir injustement, alors pour ça…
L’elfe pâle réagit aux propos de son ancien amant en se séparant de lui, une moue un peu boudeuse sur ses lèvres incarnates, et en répondant, d’un ton égal : « A ta guise. C’est dommage, continua-t-elle, le monde aurait tant profité d’un homme comme toi… Adieu, Savinasse. Je te regretterais toujours. Mais si tu survis, demande-toi si c’est de ma faute, si je dois toujours te faire tuer, ou de la tienne, si tu refuse toujours le bien général…
-Le bien ne s’impose pas, Cellumbra, il est trop subjectif pour cela.
-Possible, admit-elle en se retournant, mais cela ne te sauvera pas. Je te laisse disposer du boudoir jusqu’à demain ; il y a dans le placard ton épée. Je te laisse libre de t’en servir afin de ne pas avoir à supporter le supplice de la noyade…
Et elle nous laissa. Savinasse se rendit au placard, qui contenait effectivement son arme ; il la dégaina, fit quelques passes d’armes, coupa un meuble en deux et enfin se tourna vers moi, d'un air sombre et de défi, en déclarant : « Il est l’heure de rencontrer notre destin ».
-En nous… demandais-je en regardant l’arme argentée refléter le visage du gaulois.
-Non. En libérant Amy, en détruisant Anikhan, si possible en tuant Skroa… Et en quittant ce damné raffiot, ou du moins en l’envoyant au fond de l’eau, en le tirant derrière nous s’il le faut ! »
Fin du chapitre 11