Chapitre 10
Heureux, le cœur léger, le gaulois sortit de l’infirmerie. Certes, il lui fallait encore prouver son innocence aux yeux d’Alysia, prouver l’imposture d’Artémus, convaincre Shimy de l’aider à refermer le néant, sauver Gryf ; mais il était sûr que, même s’il échouait à faire tout cela, plus rien ne se mettrait entre lui et Arwen. Car Cellumbra, toute perfide qu’elle soit, ne pouvait lui faire subir deux fois l’humiliation de voir son épouse mourir. La perfide elfe pâle, dont il avait démasqué la fille, ne tenterait probablement rien. Pas au risque de blesser l’amante de son enfant. De leur enfant. Ces belles rêveries sur l’être aimé furent interrompues par celui-ci, qui accourrait, joyeuse. « Savinasse ! Savinasse ! » Et le larron de répondre : « Oui ? »
-C’est Shimy !
-Il lui est arrivé quelque chose ?
-Non ! Répondit-elle en riant. Mais elle accepte de nous aider !
-Solaris, c’est merveilleux ! S’exclama-t-il en lui prenant les mains. Le néant va enfin être refermé, et…
-et quoi ?
Le gaulois s’interrompit, n’osant pas lui avouer ce qu’il avait appris.
-et vous allez repartit, c’est ça ?
Il resta silencieux de longs instants, avant d’oser prononcer :
-ça n’est pas tout-à-fait ça….
-SI, ça l’est…
-Oui ! Enfin non ! enfin si ! enfin bref ! Je vais partir, il est vrai ; mais, Solaris, je me demandais… Ne voudrais-tu pas… Partir avec moi ?
Elle le regarda, surprise. Le silence revint, pesant, avant qu’elle n’ose enfin dire : « mais enfin… C’est impossible ! Il faut que je reste accomplir mon devoir d’elfe élémentaire !
-Mais est-ce vraiment… C’est-à-dire que Gryf…
-Gryf ! Mais, Savinasse, Gryf est mourant… Je suis désolé, mais il faut que je reste, pour protéger Astria.
-je comprends. Nous devrions peut-être aller voir Shimy ?
-Oui, en effet. Et puis, quand elle aura sauvé le monde, et que vous n’aurez plus besoin du secours de l’arboris, enfin…. Nous pourrons rester bons amis ?
-Je suppose que oui…
Le reste du trajet s’effectua dans le silence, sans qu’aucun des deux n’ose piper mot. Il faut dire qu’ils pensaient, et bien trop profondément pour essayer de se parler.
« Imbécile ! Se blâmait Savinasse. Tu es à l’amour ce qu’Hannibal était à l’art militaire ; tu sais vaincre, mais tu ne sais pas exploiter tes victoires. Voilà surement, par devoir, ma pauvre Arwen à jamais loin de moi, condamnée par sa loyauté… »
« Idiote ! Se fustigeait Solaris. Le seul homme qui ait quelque affection pour toi va partir, et sous un prétexte stupide, tu te maintiens dans les geôles du chantage qu’a dressé Regen. Alors que ça n’aurait guère compté, si tu avais accepté de le suivre…
Quand je pense que je la laisse dans les griffes de la fille de Cellumbra… »
« Je pourrais bien revenir sur ma décision, mais ce serait trop brusque, et il risquerait de trouver volage, et incapable de tenir un serment ; ça a tant d’importance chez les gaulois… »
« Je lui dirais bien de rompre son serment, mais que penserait-elle de moi ? »
Et bis repetita jusqu’au cœur de la bâtisse, où les attendaient Shyska et Shimy, lacrima elementia en main.
Devant le néant, le lendemain.
On avait déjeuné de café, de chocolatines et de regards fuyants, car l’assistance, jonglant entre l’imminence de la mort de Gryf, l’angoisse de la bataille à venir, et ses passions personnelles, n’était pas d’humeur loquace. Cela remontait à une petite heure ; l’arrivée du terrible Roccia, qui avait quelque peu calmé les nerfs, les excitaient plus encore, maintenant qu’on savait qu’il était là pour remplacer Gryf dans son rôle de garde du corps – un rappel bien sinistre du sort qui l’attendait. Pire, la mise en évidence, alors même qu’elle était encore, de l’insignifiance de son existence, et de son inutilité – le monde allait devoir composer sans lui. On se serrait déjà le cœur de la conviction qu’il n’assisterait pas aux réjouissances suivant la victoire – ce qui avait l’avantage, il faut le dire, d’amener à oublier que la victoire pouvait fort bien être une chimère, s’étiolant d’heure en heure alors que celle, fatidique, de la bataille, approchait. Savinasse, gousset en main, en leva les yeux et déclara : « il est l’heure. » L’assistance déjà roide se tendit un peu plus. Shimy prit entre ses mains la lacrima, et l’univers devint pure lumière. Magnifique phénomène ! L’ombre disparut, et le néant lui-même pâlit. Heureux phénomène ! Qui dissipant les ombres, révéla Psycorax. Le galina chargea l’humaine élémentaire, qui était à peine discernable au cœur de la tourmente ; Savinasse vint l’intercepter, et le combat de la veille reprit. Deux autres galinas firent leur appariton, engagés pour leur part par Roccia et Shyska. Afin que Solaris ne s’ennuie pas, fâcheux évènement qui aurait pu l’amener à soutenir la bataille contre le néant, une douzaine d’elfes pâles sortirent des ombres – et neuf autres se répartirent entre les gardes de Shimy. Une seizième, dont la robe d’été mettait en valeur sa chevelure blonde, armée d’une rapière d’argent, se dirigea vers l’humaine ; mais ses sous-fifres avaient été vaincus ou mis en fuite, et Solaris vint l’affronter.
Non loin de là, dans la forêt elfique.
« Et par quelle folie as-tu pu t’enfuir, filant vers l‘inconnu sans la sagesse (toute relative) de ton maitre ? » lui reprocha Razzia, outré.
-Parce que vous êtes trop lents ! Lui répondit Amy.
Leur dispute fut interrompue par un râle. Ils se retournèrent de concert et virent Artémus, entouré par l’inquiet Byskaros et la prêtresse, à terre. Suant, crachotant, respirant avec peine, il était blanc comme un linge, quoique son visage soit parfois attaqué par des bouffées sanguines, qui le faisait paraitre vermillon. Partageant, décuplant, même, l’inquiétude de Byskaros, Amy se précipita à ce qui semblait bien être son chevet. Elle put l’entendre marmonner : « J’ai compris… Quand Savinasse parlait d’imposture… » avant qu’il ne perde connaissance.
-Super ! Grogna Razzia. Il était déjà lourd éveillé, mais alors maintenant qu’il va falloir le porter… Je suis désolé, paysan, mais nous ne pourrons pas secourir ta femme.
Cette petite scène s’était jouée avec un bourdonnement sans cesse plus fort se rapprochant en toile de fond. Le groupe tourna ses yeux vers la source, qui était maintenant très proche, et les feuillages s’écartèrent pour laisser passer un engin volant orchidien, chevauché par deux femmes – dont la princesse Shun-day, qui, serré entre ses menus petits doigts…
-Mais c’est le journal de mon maitre ! s’écria Amy.
-Plus tout à fait…
Devant le néant.
Les elfes et les galinas, aussi puissants qu’ils aient été, n’avaient pas suffi à briser le rempart vivant d’elfes élémentaires (et de Savinasse) qui protégeait Shimy. Entrée en phase avec l’artéfact, elle avait réussi à refermer le néant ; ne restait plus alentour que des cadavres d’opposants -et Cellumbra. L’elfe pâle avait, comme toujours, réussit à survivre ; et elle essayait, discrètement, d’échapper à ses adversaires. Solaris voulut la faire jeter aux fers ; mais le gaulois s’y opposa, arguant qu’il était impossible de l’y retenir. On vint trouver les vainqueurs, pour leur annoncer que Gryf était réveillé, mais qu’il s’était métamorphosé en bête sauvage. Heureusement, Shimy, devenue elfe, réussit à calmer ce qui était devenu un jaguaran. Et la victoire semblait acquise ; tous se réjouissaient. Mais Savinasse restait sombre.
« Ami, lui demanda Shyska, pourquoi ce vague-à-l ’âme ? Nous avons défait le néant.
-Le néant, oui… mais ce qu’il y avait derrière vit toujours. Et je ne sais pas quand il tentera de revenir, et même – Il nous faudra, dans les prochains jours, redoubler de vigilance, car il pourrait bien avoir trouvé le moyen de s’y maintenir. Mais le risque est relativement… attendez ! Qu’y a-t-il là-bas ! Qu’est-ce que cette fumée noire ? Ce ne peut pas être un feu de forêt ordinaire… Oh, misère !
-Pourquoi diable ?
-Shyska… J’ai cru vaincre, mais en fait, j’ai lamentablement échoué. Rassemblez la troupe ; ce que nous craignons est arrivé…
Dans la forêt elfique
Shun-Day gisait, le corps ensanglanté, maintenu d’une main au collet au-dessus du sol. L’autre main tenait le grimoire d’Artémus. Face à la créature, était Amy, larmoyante, le bras droit en lambeaux, fixant ce qu’était devenu son maitre. Elle réussit, néanmoins, à balbutier : « Maitre ? Mais pourquoi… Depuis le début, c’était donc vous qui…
-Pauvre Amy, tu n’as vraiment rien compris. Ce n’est pas un hasard si Savinasse me fuyait comme la peste. Car ton maitre – ton cher maitre, que tu admirais tant, ton beau maitre, que tu croyais invincible – ton maire, disais-je, est mort il y a des années quand je l’ai possédé ! Seul le gaulois l’avait compris… Mais il est maintenant trop tard, même pour lui, pour réussir à m’arrêter ! Appelle-moi… Anathus !
Il lâcha Shun-Day, et leva la main, préparant ce mortel sortilège, qui dissipe les corps vivants, qu’il avait, dans une autre réalité, utilisé pour détruire l’un de ses séides ; Razzia voulut s’interposer, criant : « Démon, si tu touches à ma fille, je… » Le sortilège mit un terme à sa menace et, accessoirement, à son existence. Sa mort fut une procrastination de quelques secondes ; le dieu Anathos, car c’était lui, se tourna vers Amy, goguenard : « On dirait que je viens juste de tuer tes deux papas… » Le sort partit.
Fin du chapitre 10
Oops ! Je viens 1 de tuer deux personnages majeurs 2 de réexploiter un vieux poisson d’Avril du pamplemousse pour en faire le ressort narratif des prochains chapitres. Vous ne vous y attendiez pas ? Je vous avais pourtant laissé pas mal d’indices…