Chapitre 5
« Mais, Maitre… Je croyais que j’étais votre seul disciple ! S’exclama Amy. Et que toutes vos aventures, avant de me rencontrer, étaient des aventures solitaires !
Je déglutis, mal à l’aise. L’histoire, en effet, était compliquée, et il fallait, pour pouvoir l’expliquer en peu de temps, légèrement la reformuler.
-Je t’ai effectivement caché des choses, Amy, commençais-je d’un air coupable. Mais je ne l’ai fait que parce que je croyais que l’homme qui fut mon apprenti était mort, et… (je fis une pause dramatique, afin de préparer psychologiquement mon auditoire à ce que j’allais dire) Je voulais te protéger.
-Pourquoi, maitre ? Me protéger de qui ?
- De Savinasse ! C’était un jeune garçon intelligent et doué dans tout ce qui concernait les arts de l’escrime. Trop intelligent et doué, d’ailleurs. Il avait épluché de nombreux traités de philosophie et avait fini par conclure que seule une peuplade puissante, unie par une même idée d’appartenance à un bloc un et indivisible, dont la politique étrangère consistait à lentement absorber les peuples faibles lors de guerres rapidement gagnées, dues à une supériorité militaire sur tous les plans, et qui se gouverneraient par eux-mêmes, sans roi ni chef qui n’ait dû, avant chaque décision autre que de l’ordre du champ de bataille, le peuple tout entier ou du moins une assemblée de leurs représentants… Et il avait trouvé cet idéal dans les Gaules. Après leur départ, du fait de Darkhell, il s’est persuadé qu’Alysia était une planète décadente et émasculée à jamais par les dieux, où les nations ne pourraient réussir qu’à condition d’éradiquer l’humanité telle que les dieux l’ont conditionnée… Mais ça, je ne les savais pas lorsque je l’ai rencontré. Je l’ai pris pour un pauvre enfant dépassé par les événements, qu’il fallait guider dans ce monde hostile pour éviter qu’il commette l’irréparable – tenter de tuer Darkhell, ce qui aurait signé son arrêt de mort. Nous avons alors mené un combat de longue durée contre le sorcier noir, jusqu’à ce que ce dernier s’empare de la pierre de Jovénia. A ce moment-là, il a fait tomber son masque et brisé la pierre, afin de faire commencer l’apocalypse. Le sorcier noir ayant temporairement disparu, je l’ai confronté, mais même si je l’ai vaincu, je n’ai pas réussi à l’achever… Je le croyais mort, mais après ce que j’ai vu aujourd’hui, je peux affirmer que je me suis trompé.
-D’accord, mais quel rapport avec moi ?
-Tu te souviens que dans le premier tome des aventures de Savinasse, j’avais écrit que ce dernier était l’amant de ta mère, qu’il s’estimait responsable de sa mort, et que tu avais juré de traquer ce meurtrier ?
-Oui… Sous-entendez-vous, maitre, que cet homme a tué ma mère ?
-Je ne le sous-entends pas ; je l’affirme. C’est en tout cas que ce m’a dit ton père, m’empressai-je d’ajouter, car ça aussi, je ne le savais pas quand il était mon apprenti.
Amy hocha la tête, septique. Elle ne semblait pas très convaincue par mes explications ; mais il lui faudrait s’en contenter. Afin d’éviter de la laisser en proie au doute, je pris la résolution d’attaquer manant le campement des Fabuleux.
Plus le temps passait, plus Amy sentait le poids de ses ruminations peser sur ses épaules, et marcher sur ceux qui avaient dérobé à son maitre des artéfacts qui, entre de mauvaises mains, pourraient détruire le monde tel qu’on le connaissait, n’aidait pas à la sortir de ses réflexions. Un autre apprenti ? Admettons. Mais un apprenti plus dangereux que le sorcier noir, et qui avait tué sa mère… Le doute commençait, insidieux, à s’immiscer dans l’esprit de la jeune fille, qui ne comprenait pas pourquoi Artémus lui avait caché ces choses, pourquoi personne ne lui en avait jamais parlé, et surtout, pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu que cet être se fasse le meurtrier de sa mère ? Il devait y avoir une raison, pour qu’une créature dotée de la prétention d’annihiler la race humaine s’abaisse à un meurtre pareil ; et elle ne désirait qu’une chose, la découvrir. Ils arrivèrent alors devant le campement des Fabuleux.
« Bon. Ecoutez-moi bien, les jeunots. Pontifia Artémus. Nous sommes devant un bivouac qui, en dépit de ses airs anodins, est gardé par plusieurs féroces truands, protégé sûrement par une série de pièges mortels, et qui peut espérer le secours d’un bretteur d’exception et de sa monture démoniaque si par malheur cela ne suffisait pas à nous arrêter. Autant de défis exaltants que nous allons relever ! Conclut-il en pointant du doigt la clairière qui, pour l’heure, semblait sans autres prétentions que d’être vierge de toute présence humaine autre que sous forme de tentes désertes. Son regard fut alors attiré par un objet placé en évidence au milieu de la clairière, au pied d’un gros rocher moussu. « Mais c’est mon coffre ! s’exclama-t-il. Et, fort de tous ses beaux conseils, il se prit pour Harpagon, son coffre pour une cassette ; et il se rua sur son précieux bien.
-Maitre, attendez ! lui cria Amy. Nous n’avons pas encore sécurisé la zone ! Mais il était trop tard. Le Légendaire avait déjà les mains sur le coffre qui s’effaçaient, en même temps que le sol et le gros rocher moussu, révélant une fosse d’à peu près deux mètres de profondeur, au fond de laquelle Artémus vint déposer son séant avec la souplesse qui le caractérise.
-Maitre ! s’écria Amy, en s’élançant vers le héros à terre. Une main la saisit brusquement par l’épaule, et la rangea de force sous l’ombre des futaies ; une main qui se révéla appartenir à Danaël. L’arme au clair, son regard était porteur d’une lucidité et d’une détermination qu’elle n’avait jamais vue. « Reste ici ! lui intima-t-il. Artémus a pris un risque inconsidéré ; il nous faut maintenant éviter de brûler nos chances stupidement en se précipitant sur lui. »
Il avait raison ; rapidement, plusieurs personnages armés se pressèrent autour d’Artémus.
« C’est intéressant… Constata la première ombre. Je n’aurais jamais cru que l’on pourrait neutraliser le plus grand héros d’Alysia aussi facilement…
-La solution était pourtant simple ! fit remarquer une deuxième. Il suffisait de te relever du commandement.
-Shaak-ti, imbécile ! répliqua la première. Je n’ai jamais eu la moindre once d’autorité sur ce groupe !
-Comment ? Tu oses me traiter d’imbécile ?
-Assez ! Ordonna la troisième. Nous venons de nous débarrasser du légendaire, mais sa disciple court toujours ! Et aussi longtemps qu’elle sera en liberté, elle nous gênera. Autrement dit, il faut nous montrer prudents vis-à-vis du danger qu’elle représente ! Artémus, d’un autre côté… Je pense que celle qui a demandé l’épée d’Anathos sera également capable d’apprécier l’arme qui l’a tuée…
La perspective que l’on dépouille son maitre en fut trop pour Amy ; elle se dégagea de l’étreinte du chevalier et chargea.
Fin du chapitre 5