Chapitre 7
-Je vous demande pardon ?
-J’ai dit : « on ravale nos fiertés de machos et on se félicitent d’avoir Solaris avec nous. »
-Littéralement ? Demanda Gryf, dubitatif quant à la capacité du Gaulois à mettre son plan à exécution.
-Non ! Je t’expliquerai.
Savinasse tourna les talons, et s’en fut. L’elfe le suivit sans comprendre.
Une taverne d’Orchidia
-Taaaavernieeeer ! Une aut’bouteille !
-On ne boit pas le matin, jeune fille ! Le bar est fermé depuis plus de 4 heures ! Et il faudrait penser à vider les lieux fissa…
Amy acquiesça en replongeant dans sa langueur avinée. Son regard fut attiré par une affiche : une feuille jaunie, en caractères gras, ornée en son centre par un portrait du capitaine pirate Jadina. Elle se saisit d’une bouteille, et la levant bien haut, porta un toast au criminel, et l’accompagna d’un commentaire des plus distingués sur la qualité de l’alcool servi dans l’établissement. Le tavernier, bon enfant, vit en ce badinage une belle occasion de flatter la sublime croupe, chose que bien des hommes auraient aimé faire de la main, vers sa chambre ; mais, parce qu’il était fier de son gourbi, il préféra user de ses souliers, orientés vers la porte de la taverne ; et voilà notre héroïne jetée comme un poivrot hors du tripot. Les fesses endolories, la fierté bien atteinte, elle se releva avec la précaution qu’il faut prendre, lorsque l’on est à mi-chemin de l’ivresse et de la gueule de bois. Elle put alors assister à un spectacle des plus intéressants : Un quatrain d’individus encapuchonnés transportait deux sacs à patates qui, et elle estimait que ce n’était pas le fait de l’alcool, semblaient animés d’une vie propre. Il était suivi par un cinquième capucheux, qui lui semblait, du fait de son pas léger, être un elfe. Intriguée, elle prit le parti de les suivre.
Non loin de là
-Savinasse ! On dirait que Solaris est suivie par quelqu’un !
- Suivie ? Mais elle est supposée être en train de précéder !
-Elle le fait toujours, mais elle est aussi suivie !
-Par les gens qui la précèdent ?
-Non, par les gens qui la suivent !
-Les ? Je croyais qu’ils étaient tout seul ?
-Mais ils le sont toujours !
-Lesquels ? Ceux qu’elle suit ou ceux qui la suivent ?
-Mais comment peuvent-ils être plusieurs, s’il est tout seul ? Ne bougez pas, j’arrive !
Gryf s’arrêta, et quelques minutes plus tard, Savinasse le rejoignit.
-Ils se sont arrêtés ?
-Non, ils ont continué.
-Mais alors pourquoi vous vous êtes arrêté ?
-Vos ordres précédents étaient de ne plus bouger !
-Les ordres précédents les précédents étaient de la suivre !
-Mais j’ai obéi aux ordres suivants !
-Non ! Vous avez obéi aux ordres précédents !
-Mais c’est ce que vous venez de me reprocher !
-Certainement pas ! Les ordres précédents étaient de m’attendre, lorsque les ordres précédant les suivant étaient de continuer à suivre Solaris qui était précédé par celui qui la suivait !
-Mais du coup, on suit où on précède ?
- Bobolos, que je ne tue pas aujourd’hui ! Espérons que cette chère Solaris aura fait mieux que vous ! La voyez-vous ?
-Oui, regardez là-bas ! C’est son poursuivant ! Et il se précipita vers lui. Savinasse ne le suivit pas ; il avait aperçu, non loin de là, l’étal d’un marchand de chars. Je tiens à préciser au lecteur qu’en Gaule, il existe un coquillage très prisé pour ses qualités gustatives et le pigment que l’on obtient en écrasant sa coquille. La société qui s’était spécialisé dans son exploitation avait développé un imposant réseau de relais et de chars à bœufs, que l’on appelait les stations coquilles, en raison du fond de commerce. Le consul de l’époque avait compris qu’un tel réseau pouvait servir à l’état, et avait tout fait saisir ; et la Gaule se couvrit de station foin, tandis que la charrette se démocratisait. Lorsque les Gaulois envahirent Alysia, ils importèrent cette technologie ; même si elle eut moins de succès que dans sa patrie d’origine, il n’empêche que la charrette est un article assez courant – et dans une cité cosmopolite comme orchidia, trouver un char de course, même si ça sort de l’ordinaire, ne tient pas du miracle. Mais pour revenir à la présente situation, sachez que le malheureux marchand put voir le gaulois surgir au milieu de son échoppe, l’arme à la main, rugissant : « Combien pour le plus gros ? »
-Euh… 2000 Kishus ?
Le gaulois lui jeta une bourse qui, à vue de nez, devait en contenir au moins 3000.
-Attendez ! Il n’est pas attelé !
-Aucune importance ! ANIMAE APERIUM AD SAVINASSO VENIANT ! (Que les âmes des sangliers viennent à moi !)
Deux imposantes créatures, couvertes d’une drue fourrure et dont la gueule débordait de défenses acérées, spectrales, bleues fantomatiques, apparurent là où devait se placer les bêtes de trait. Le gaulois leva la main, et les créatures lancèrent le char à travers la foule. Le marchand les regarda, yeux ronds exorbités ; marcha jusqu’à la taverne, et demanda au tavernier : « avez-vous vu ça ? » le tavernier avait vu, et rouvrit son tripot, pour son usage personnel. Quelques personnes de bon sens, conscientes qu’il fallait raison garder face à cette situation, se pressèrent près du pragmatique ; c’étaient des sages qui, refusant de céder à la panique qui s’emparait de la foule, se drapait de la résistance que confère le vin. Mais revenons à Savinasse, qui prouvait avec brio que tout individu traversant une foule de badauds, qu’importe l’époque, avec l’équivalent spatio-temporel d’un char d’assaut, avaient peu de chances de croiser sur son chemin des opposants, à moins qu’ils n’ambitionnent de devenir statues de marbre et bouillie de chair. Savinasse, donc, coupa à travers la rue marchande, traversa de part en part un étal de poissonier, et atteignit Gryf, sang-froid retenant l’élan du saut à deux mètres.
« Montez ! Lui intima le Gaulois.
Il s’exécuta, mais manqua de glisser en montant dans le char sur un encornet de belle taille.
-Vous ne pouviez pas éviter la marée ?
-Devant moi, la marée se pousse ou trépasse, jeune homme ! Il fit claquer ses doigts, et le char repartit.
Un entrepôt d’Orchidia
On retira le bâillon de la prêtresse ; puis on lui découvrit les yeux. Elle était attachée dans un endroit qu’elle n’aurait su décrire ; car rien, dans sa courte existence, ne l’avait préparé à une telle situation. Byskaros devait sans doute penser qu’il était indigne d’une grande prêtresse de se faire capturer au milieu de la nuit au milieu du palais d’Orchidia. Son ravisseur, cependant, ne semblait pas présent ; devant elle se tenait plusieurs individus qui lui semblaient fort être des matelots, et à côté était une autre jeune fille, attachée à la même poutre.
« Où suis-je ? demanda-t-elle.
-Quelque part dans les bas-fonds d’orchidia. Répondit la jeune fille. Et à leur merci précisa-t-elle en désignant les matelots d’un geste du menton.
-Donc… On a été capturés ?
- Foi du capitaine Jadina, est l’idée, ma mignonne ! vociféra un nouvel arrivant.
-Mais… C’EST TROP COOOOOOL ! S’exclama Ténébris.
-Hein ?
-Enfin, après toutes ces années où j’étais enfermé dans les temples de l’église, je peux m’évader et découvrir le vrai monde ! à l’adresse de l’autre fille attachée. C’est pas formidable ?
-Formidable ? répondit-elle.
-Formidable ? Demanda le capitaine.
-Formidable ? Demanda l’elfe marron qui venait de tomber du plafond.
-C’est l’heure de la baston ! Rugit la femme marronne qui avait fait sauter la porte d’entrée.
-Amy ! S’exclama l’autre fille attachée.
Les trois demoiselles se ruèrent les unes sur les autres, en se disputant la propriété de l’une, l’autre ou les deux filles. L’elfe fut rapidement repoussé sur les hommes de main, hommes de main qui se les tiendraient bientôt de douleur. Les deux autres s’affrontèrent comme deux tigresses, faisant voler des éclats de bois – l’entrepôt ne semblait pas être fait dans un matériau très solide. La femme nommée Amy désarma le pirate ; mais un bâton apparut entre ses mains et créa un champ de force, sur lequel l’arme de la jeune fille se brisa. Ainsi armée, elle se mit à lancer des éclairs d’énergie un peu partout dans l’entrepôt, finissant de le détruire et blessant au flanc son adversaire. Un blond, un noir et Byskaros apparurent alors ; le prêtre se prit un éclair, et le noir, qui voulait mettre la fille en sécurité, en aurait sûrement pris un à son tour si un nouvel arrivant ne s’était pas interposé, se prenant à sa place le projectile magique – mais deux supplémentaires eurent raison de lui. Le blondinet n’échappa pas à ce sort, mais à ce moment-là, un char tiré par deux monstrueuses créatures et conduit – mais par qui ? Par son premier ravisseur ! surgit et s’arrêta à la hauteur de la femme-pirate. Un deuxième elfe, jaune, souleva une queue de lotte et l’abattit sur le crâne de la femme pirate, l’assommant. Le char repartit et s’arrêta de nouveau à côté de la deuxième fille. L’elfe jaune la prit par la taille, pour assez vite la lâcher sur un ordre du conducteur, tandis que l’elfe marron les rejoignaient, et sortait de sa poche une clé elfique. Un portail s’ouvrit, et ils s’y seraient engagés si le noir, relevé, ne s’était approché et avait crié : « Lourano ! »
Les ruines fumantes d’un entrepôt d’Orchidia.
Savinasse s’apprêtait à lancer son char dans le monde elfique, quand : « Lourano ! » Il se retourna. Artémus, l’épée à la main, le regardait. Le gaulois consulta d’un œil ses compagnons, puis dit : « Je crains qu’il ne vous faille continuer sans moi… Il me faut le confronter ici, ou perdre mon honneur dans ce qui deviendrait une fuite sous sa plume.
-Savinasse, ne fais pas ça ! le supplia Solaris. Il est bien plus fort que toi, il va te tuer !
-Je n’ai pas le choix, Solaris.
Il l’embrassa, puis, lui mettant une main sur l’épaule : « Maintenant, s’il te plait, emmène-là et sauve le monde.
Elle sourit tristement, mais acquiesça, et traversa le portail. Savinasse la regarda disparaitre, puis reporta son attention sur le légendaire.
« Artémus, l’interpella-t-il. Ou plutôt, pour vous citer… Maitre.
-C’est fini, mon disciple ! S’exclama-t-il. Tu as peut-être permis à tes alliés de s’enfuir avec leur prise, mais cela ne m’empêchera pas de te châtier pour tes crimes !
-Quels crimes ? Ceux que vous m’avez encouragé à commettre ? Ou ceux que vous avez inventés ?
-ça n’a aucune espèce d’importance ! En garde !
Il chargea. Le gaulois fut contraint, pour éviter de se faire embrocher, de reculer de quelques pas ; délai qui lui permit de dégainer son épée. Ils croisèrent le fer, échangèrent des attaques, cherchant l’occasion de porter des bottes. Artémus, le légendaire ! Un tel héros a, de son épée dorée, défait le dieu Anathos en personne ! Un homme ordinaire ne peut le vaincre. Mais Savinasse n’est pas un homme ordinaire. Après avoir laissé le combat dure plusieurs minutes, délai éprouvant pour tout escrimeur, même le plus grand. Il porta plusieurs attaques qui semblaient bien pouvoir tuer leur récepteur ; manœuvre d’intimidation qui convainquit le Légendaire que son ancien disciple, à ses dires, se battait pour tuer. Il attaqua en pointant son arme vers les yeux de son adversaire - 1 - ; celui-ci para de justesse. Artémus sembla alors commettre une erreur, en repliant prestement son arme derrière son dos. Si Savinasse avait voulu tuer, il aurait tenté de sabrer son adversaire déséquilibré, coup inutile qui aurait échoué, et emmené son arme loin de sa poitrine et de sa gorge, l’exposant à la suite de la botte – changer l’arme de main – 2 - et attaquer directement de la main gauche, une manœuvre déstabilisante, qui lui aurait offert la victoire en mettant Savinasse à sa merci. Mais Savinasse ne voulait pas tuer ; il commença le sabrage, puis orienta soudainement son arme et piqua la jugulaire du légendaire -3-. Les deux duellistes se jaugèrent du regard, sans piper mot. Enfin le Gaulois sourit, et prit la parole.
« Je pense, Artémus, que mourir ne fait pas partie de vos projets immédiats.
-Non, en effet…
-Vous comprendrez donc assez facilement que ça ne fasse pas non plus partie des miens.
-Indéniablement.
-Il serait donc stupide de priver le monde du bienfait de nos existences ?
-Certes, mais…
-Ce qui justifie moralement que vous cherchiez à me sauver, si je vous épargne.
-C’est-à-dire…
-Voyez-vous, Artémus, si l’humaine a été enlevée, c’est à cause de ses extraordinaires pouvoirs élémentaires ; pouvoirs qui sont indispensables aux elfes pour refermer le néant.
-Le ?
-Le néant. Une déchirure dans la réalité qui menace de détruire le monde elfique. Vous n’êtes pas au courant ? Pourtant, on peut croiser bon nombre de colonnes de réfugiés en ce moment. Un être aussi lié aux évènements mondiaux que vous devraient, je le pense, le savoir…
-Peut-être ?
-Oh, non ! Il n’y a pas de peut-être ! Pas dans la bouche d’un écrivain comme vous ! Un homme qui a réussi, dans ses écrits, à tant brouiller la différence entre fiction et réalité, hein ! Devrait s’inquiéter un peu plus de ce genre de choses…
Il acquiesça.
-Maintenant, écoutez-moi. Vous venez d’avoir la preuve que je suis plus puissant que vous ; vous pouvez faire croire que je suis simplement votre égal. Je vais partir dans le monde elfique, et vous, après avoir décrit votre magnifique duel, vous allez monter une petite expédition afin d’en ramener la fille. Ne vous étonnez pas de ma demande ! L’existence de cette expédition, même si vous vous y opposiez, est inévitable. C’est juste que sous votre houlette, elle pourra plus facilement être retardée. Pour cela, je vous conseille d’emporter le juge Razzia dans vos bagages – Vos disputes, que je pressens, vous ralentiront. Je ne fais pas cette demande sans raison ; l’humain élémentaire a besoin de temps, car si elle était libérée sans avoir pu refermer le néant, une abomination semblable naitrait au-dessus d’Alysia, et elle ne pourrait le détruire. N’essayez pas de protester ; si vous ne faites rien, dans quelques jours, votre petite mascarade prendra fin.
-Quelle mascarade ?
-Vous savez très bien. La seule obéissance à mes consignes peut sauver votre peau. A bientôt ; nous nous reverrons.
Sa monture se posa ; il y grimpa, et partit. Le Légendaire le regarda disparaitre dans le lointain ; Il le regarda s’engouffrer dans le cercle doré du portail vers le monde elfique ; puis il baissa la tête, emplie d’une seule question : comment échapper au sort que le gaulois lui prédisait ?
Geôles d’Orchidia
« Car je dois rendre le bâton-aigle de Jadylvia… A son légitime propriétaire ! »
Alea Jacta est.
Fin du chapitre 7