Chapitre 8
Jardin du palais royal
« Et c’est pour ça, gente reine, qu’il est nécessaire de confier le commandement de cette expédition à un homme sage et mûr, qui ne se laisse pas aller aux passions fougueuses de la jeunesse, sans que la vieillesse – je sais, cela n’est guère plus un problème en nos jours sous jovenia – ou la sédentarité le pousse, par la faiblesse de son corps, à retarder en vain le processus, laissant croupir ma malheureuse comparse dans les mains de ces ravisseurs ! »
Amy n’écoutait que d’une oreille distraite les flagorneries ronflantes de son maitre. Bien que roturier, Artémus avait une grande maitrise de l’étiquette et du discours précieux, ce qui n’était pas son cas. Pour elle, le jeu rhétorique auquel se livrait les deux personnages tenait plus de la perte de temps que d’autre chose
-Hélas ! Se lamenta la reine Invidia. Y a-t-il un seul homme en votre connaissance qui puisse assurer pareil fardeau ?
-Je n’ai pas, madame, l’orgueil qui me ferait prétendre connaitre un tel personnage ; car je ne vois pas qui d’autre, à part moi, pourrait supporter ce lourd et délicat travail.
Leur conversation fut à peu près de ce goût-là pendant encore une dizaine de minutes. La séance de ravivement d’égo prit heureusement fin lorsque, grande, droite dramatique, Invidia accorda : « Soit ! Légendaire Artémus, pourfendeur de dieu, traqueur de gallina, triomphateur du Sorcier Noir, fléau d’Anikhan, je te demande de mettre ton courage et ton épée au service de la couronne, en te faisant tête de notre expédition !
-C’est un honneur que j’accepte humblement.
« Poils aux dents », pensa Amy, moins par méchanceté que par ennui. Franchement, à quoi bon avoir tenu une telle cérémonie, alors que les carapaxs étaient déjà harnachés ! Elle se dirigea vers sa monture, où Danaël l’attendait, en discussion avec un bourgeois en tenue de voyage. L’apercevant, il la montra du doigt ; le bourgeois se retourne – misère ! C’était son père. Elle ralentit, et s’immobilisa devant lui, le dardant d’un regard de haine, teinté, il faut le dire, d’une certaine curiosité. Enfin elle demanda, laissant transparaitre sa fureur à travers ses paroles :
-J’imagine… Que vous êtes venu me… dire adieu ?
-Non, ma fille ; je suis venu car je viens avec vous.
Amy, que la rage rendait raide déjà, se crispa encore plus. Elle réussit, gardant son sang-froid, à croasser : « comment ? »
-Je viens avec vous. La reine Invidia a demandé que je vous accompagne en qualité d’interprète et de médiateur. Je discutai d’ailleurs avec ton compagnon – j’ose espérer qu’il ne l’est que dans l’aventure…
-Il est marié, papa.
-Ah ! tant mieux. Je discutai donc avec lui, sur la supériorité de la plume et de la diplomatie sur l’épée et la barbarie, mais il n’y semble pas très réceptif…
- Il me semble me souvenir, juge Razzia, que mon ancien disciple avait coutume de dire : « C’est pour cela que les gaulois ont inventé le fusil et le croiseur de bataille. » intervint Artémus.
Le juge se retourna avec le flegme qui le caractérisait ; sa fille réagit beaucoup plus vivement, et se précipitant sur le Légendaire, lui demanda : « Maitre ! Il vient avec nous ! Faites quelque chose ! »
-Mais je… je n’y peux rien ! Et puis il nous sera utile.
Sa jeune disciple se détourna de lui, et revint à sa monture, furieuse.
-Mes félicitations, Légendaire, pour l’influence désastreuse que vous exercez sur ma fille : Non seulement elle se conduit comme une sauvageonne, mais en plus, elle ne vous considère que si vous lui obéissez… De mon temps, les maitres pouvaient attendre plus de respect de leur élève… De mon temps, ils avaient l’accord des parents, aussi.
Artémus serra les poings, mais sa langue, de coutume si bien pendue, ne vola pas à la rescousse de son ego. Il se contenta de monter en selle en silence, et de donner le signal du départ. Les carapax s’élancèrent dans les nuées ; le Légendaire sortit de sa besace sa clé elfique. Il y avait quelques années, cette clé avait bien failli lui couter la vie, face à Anathos ; elle était, en effet, marquée par le dieu, et si ce dernier n’avait pas choisi un mercenaire recruté pour l’occasion, comme réincarnation, qui avait la malchance de porter une clé marquée de façon similaire, Alysia aurait sans doute était détruit par le dieu maléfique, sans même la consolation de ses ouvrages. Mais il l’avait vaincu, parce qu’il était le plus grand héros d’Alysia. Non ? Une pensée des plus angoissantes lui tordit soudain le ventre. Et si… comment pouvait-on considérer la perte de ses ouvrages comme un moindre mal, à côté de la destruction du monde ?
Le Zéphir.
-Vous êtes bien gentille, petite princesse, mais je ne vois toujours pas en quoi cet ouvrage justifie que je me mette à votre disposition pour vous aider.
-Mais lisez-le donc ! Il l’avoue lui-même, et il s’en moque !
-Et alors ? S’il ne l’avait pas fait, je serais probablement mort, comme pas mal de monde à la surface de cette planète. Et, franchement, qui sait ce qu’il pourrait faire s’il se rendait compte que son secret a été éventé ?
-Il faut plutôt se rendre compte de ce qu’il fait en sachant qu’il est toujours bien gardé !
-Et puis, en admettant que nous fassions éclater le scandale… Imagine les retombées sur les individus en réalisant qu’ils ne sont pas à leur place ! Un mendiant découvrant qu’il est roi ne s’en plaindra pas, assurément, mais qu’en est-il d’un roi qui se découvre mendiant ? D’un homme de lettre, qui se découvre abruti ? d’un fort qui se découvre faible ? De quel droit modifierions-nous la réalité ? Quelle légitimité avons-nous par rapport à lui ?
-Nous savons la vérité, nous sommes des libérateurs !
-Qu’en savons-nous ? Il pourrait fort bien avoir modifié la réalité, mais laissé une fausse histoire dans son journal, s’assurant ainsi que toute découverte, et surtout toute tentative couronnée de succès, d’établir cette version alternative serait, en fait, un moyen pour lui de rebondir et de restaurer son règne !
Arboris Elementia
On avait amené Shimy dans une chambre à l’ameublement sommaire mais confortable, dont la porte n’était pas verrouillée. Elle savait, néanmoins, que ce n’était qu’une illusion de liberté ; l’elfe jaune -Gryf- la gardait du couloir, et un garde, de la cour de l’endroit où on l’avait enfermé. Sa seule distraction datait maintenant d’une quinzaine de minutes, quand une imposante créature s’y était posée. Le cavalier, elle ne l’avait pas reconnue ; le garde avait emmené sa monture assez rapidement, et deux confrères avait pris sa relève. Sa distraction s’était alors engouffrée dans le bâtiment, pour y disparaitre. Jusqu’à maintenant, du moins. Des pas résonnèrent dans l’escalier ; elle entendit Gryf se raidir au garde-à-vous. Il s’agissait donc une figure d’autorité.
-Elfe élémentaire ! claqua une voix de femme. Est-ce que notre hôte se sent bien ?
-Je suppose que oui…
-Plus important : est-elle en état de nous recevoir ? Demanda une autre voix, d’homme cette fois.
-Je vais vérifier…
Les bruits de pas s’approchèrent de la porte.
-Vérifiez en le lui demandant, pas en l’espionnant par le trou de serrure comme un écolier ferait du vestiaire des filles ! Lui ordonna la voix d’homme.
-Bien, bien. Vous avez de la visite ! s’égosilla le geôlier, comme si Shimy n’avait pas entendu ses hôtes approcher.
-Faites entrer, monsieur Gryf, murmura-t-elle.
La porte s’ouvrit. C’était une elfe qui devait avoir été vieille et rabougrie, jadis, mais qui en ce jour resplendissait de la beauté juvénile due à l’accident Jovenia : Ses cheveux blond vénitien étaient coiffés en une natte stricte, et son corps bien droit couvert de vêtements légers qui contrastaient avec son allure martiale. En se compagnie était un homme, comprenez l’espèce comme le sexe, au cheveux bruns, mince, revêtu d’une armure brillante qu’elle n’avait jamais vue nulle part, sauf… Mais si ! Cet homme avait participé à son enlèvement, jusqu’à ce qu’il soit contraint par Artémus de l’affronter. Or, il était présent. Ce qui impliquait…
-Où est Artémus ?
-Le légendaire ne viendra pas. Je l’ai vaincu et… (Il semblait gêné de devoir dire cela) il ne pourra pas vous sortir de là.
-Vous l’avez tué, n’est-ce pas ?
-Non. Mais je l’aurais fait, s’il n’avait pas juré sur son honneur de ne pas chercher à vous libérer.
-Vous voulez dire qu’il vit, mais ne viendra pas ?
-C’est cela.
La jeune fille acquiesça, en se laissant tomber sur le matelas. L’homme s’approcha d’elle, et s’assit à sa droite ; elle remarqua que l’elfe faisait de même à sa gauche.
-Pourrais-je vous expliquer la raison de votre présence ici ?
-Vous disposez de moi. Alors je vous en prie…
Sans le savoir, ses ravisseurs avaient inconsciemment reproduit la posture que ses parents avaient envers elle, lorsqu’ils devaient l’entretenir de sujets graves. Une posture qu’ils avaient prise, la dernière fois qu’il l’avaient fait, le dernier jour de leur vie… Une larme roula sur sa joue. L’elfe lui posa alors une main sur son épaule, en lui accordant un sourire – elle devrait découvrir que c’était une chose rare.
-Mademoiselle, commença l’elfe, permettez-moi d’abord de me présenter. Je m’appelle Shyska, et je suis directrice de l’arboris elementia, l’école chargée de former les praticiens de la magie élémentaire. Avez-vous déjà entendu parler du néant ?
-Oui, j’ai croisé des fuyards…
-Ils n’ont pas mal fait. Car cette chose, qui se développe chaque jour un peu plus dans le ciel d’Astria, aura, si rien n’est fait d’ici quelques jours, englouti le monde, et fait disparaitre tout ce qui y vit et qu’y n’aura pas fui sur Alysia.
-Nous craignons qu’une abomination semblable se développe sur Alysia si le néant réussit en Astria. Précisa l’homme.
-et ce serait catastrophique ! Car la seule chose qui puisse refermer le néant, est l’utilisation de la magie élémentaire, qui n’est possible que si Astria existe. Nos plus grands magiciens ont essayé de le refermer, mais en vain ! Ils n’ont pu que le ralentir, au mieux le réduire.
-Et c’est là que vous intervenez !
-Moi ?
-Vous ! Car vous êtes non seulement doté de pouvoirs élémentaires, mais en plus… Vous avez la capacité de maitriser les quatre éléments ! Ce qui vous rend capable de manier la seule arme suffisamment puissante pour détruire le néant… la Lacrima Elementa !
-Stop ! Cria la jeune fille en se levant. Je ne comprends rien à ce que vous dites, et tout ce que je vois c’est que vous m’avez enlevé et séquestré ! Alors pourquoi vous aiderais-…
Elle avait gagné la fenêtre, et, regardant par-delà les toits, avait aperçu dans le ciel une immense déchirure, noire comme la nuit, dont la croix balafrait le ciel.
-Le néant, présenta l’homme.
-Je vois… N’allons pas plus loin ! Qui êtes-vous ?
-Lourano de Savinasse.
-Comment ! (Elle se tourne vers Shyska) vous voulez ma coopération, et vous faites de ce danger public votre…
-Si vous pensez aux méfaits qu’Artémus m’attribue, l’interrompit Savinasse, sachez qu’ils sont faux. La preuve n’est plus à faire auprès de l’assistance ; elle ne vous convaincrait pas néanmoins, aussi vous demanderais-je humblement de me croire de bonne foi.
-Pourquoi ?
-Après la mort d’Arwen, je me sentais coupable, non de l’avoir tué, mais d’avoir empêché sa mort, ce qui m'a poussé à quitter mon maitre. Celui-ci s’est alors honteusement vengé en me rendant coupable, par dans ses écrits, de nombreux méfaits que je n’ai pas commis, persuadant le bon peuple, et même le juge Razzia, que je croyais lucide jusqu’à peu, que j’étais un tueur froid et manipulateur. N’arrivant à prouver mon innocence, je fus contraint de fuir et de vivre en paria. Jusqu’au jour ou le hasard amena entre mes mains un exemplaire d’un des ouvrages d’Artémus. Cet exemplaire. Il tira de sa poche un petit livre à la couverture jaunie, intitulé : « Savinasse le Légendaire ». Cet ouvrage, reprit-il, consiste plus ou moins à relater les aventures d’un homme qui, apparemment, est supposé ne jamais avoir existé. Moi. J'ai alors compris que d'une façon ou d'une autre, mon maître avait trouvé un moyen de modifier la réalité ; Je tentai d’aller le confronter, sans succès ; on m’avait pourtant affirmé que depuis deux mois qu’il avait vaincu Anathos, il profitait du repos de sa demeure, mais il n’y était pas. Je fis une découverte plus intéressante… Son journal. Et ce que j’y découvrit…
Quelque part dans le monde elfique.
-Maitre ! Vous allez bien ? Demanda Amy, Inquiète. Artémus la regarda, le teint hésitant entre le rouge et le blanc.
-Oui, oui, bien sûr ! C’est juste que… L’espèce de déchirure noirâtre dans le ciel me perturbe. Ça me fait tout drôle…
-Voilà qui ne m’étonne guère de vous ! Persifla Razzia.
Arboris Elementia
-C’est pour cela que nous aimerions que vous nous aidassiez à détruire le néant. Car si vous ne le faites pas, alors non seulement Astria disparaitra, mais en plus, Alysia subira le même sort.
Shimy opina du chef, mais : « J’aimerais… J’aimerais un temps de réflexion. »
-Nous n’en n’avons pas beaucoup, jeune fille !
-Laissez, Shyska. Il lui faut accepter sa tâche d’elle-même, si nous voulons qu’elle réussisse. Ils partirent en compagnie de l’elfe jaune, la laissant seule.
Fin du chapitre 8