Chapitre 2
Les deux hommes se regardèrent, pensifs. On déplia les cartes, et après comparaison, on se mit d’accord pour dire qu’où qu’on soit, on était sur aucune d’entre elles. Aussi prit-on le parti de suivre la route, car ça devait bien mener quelque part.
-Avec un peu de chance, nous arriverons même à Nemossos ! S’exclama le gaulois.
-Mais dans quel sens faut-il aller ? demanda l’archer.
-ça, je n’en ai aucune idée… Mais marchons. Ça me parait un bon programme.
-Marcher ? Mais nous avons des Félinau…
Les montures avaient disparu.
-Il semblerait que mon idée ne soit pas si mauvaise…
Et ils marchèrent, et ils marchèrent, à travers les montagnes de rocs gris, acérés nus, pointant vers le ciel gris. On arriva à un col ; puis on redescendit, et on passa à un autre. Ça n’avait guère pris longtemps ; pourtant le petit groupe se sentit bientôt terrassé par la fatigue. Solaris finit par tomber, et bien que la pente soit douce, elle glissa, à une vitesse stupéfiante. Savinasse la rattrapa et lui évita la chute, mais au prix d’un immense effort… De volonté ? Oui, de volonté, c’était ça.
-Désolé, Savinasse ! Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Mais je n’arrive plus à marcher.
-Je n’y arrive pas plus, mon Primipile ! souffla Colinus. Mais quel est ce prodige ?
-Colinus ! Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
-Je ne sais pas… un bout de temps, je suppose ?
-J’ai bien peur, malheureusement, que l’explication de notre état soit bien funeste… Nous ne sommes pas, compagnons, dans n’importe quelle montagne. Nous sommes dans… les Côtes !
-Les Côtes ? Qu’est-ce ? demanda Solaris.
-Les montagnes qui ceignent les désolations du Tartare, aux enfers. Elles sont réputées infranchissables… Et pour cause ; elles sont le seul moyen de quitter le pays des morts.
-Mais nous ne sommes pas morts ! Si ?
-Je crains malheureusement que oui...
-Mais je ne suis pas morte !
-Maintenant vous l’êtes.
-Mais alors, mon, primipile, comment sauve-t-on nos peaux ? Même si on ne les a plus.
-En les franchissant. Mais je ne sais pas si c’est possible… Ni ce qui se passera, si nous réussissons. En revanche, je peux vous affirmer que si nous nous arrêtons, nous deviendrons à jamais des morts… Et que nos esprits s’effaceront lentement dans les ténèbres. Alors en route !
Ils reprirent leur marche, chaque pas étant plus difficile que le précédent. Une butte passa, son lot de douleurs, de gémissements, de glissades, de crachotements et de gravillons s’infiltrant dans les basques, pour blesser les pieds que l’on avait plus, morose ; puis une autre, et encore une autre, sous le ciel sans soleil et pourtant continuellement blessant de sa lueur blafarde. Continuant à se trainer, le groupe arriva dans une autre pente, où ils croisèrent le premier signe de pseudo-vie de la terrible chaine. Un garçon, adolescent, vêtu d’un pantalon déchiré, nu-pied, essayait de tirer des graviers un corps prostré. Comme on approchait le duo, on se rendit compte que la peau de l’ado était bleue et blanche, ses yeux jaunes, et que certaines parties de son corps semblaient faites de pierre.
-Samaël ? demanda le gaulois. Samaël ! S’exclama-t-il. Et il s’élança vers le garçon, voulant le saisir dans ses bras. Mais il ne rencontra que du vide. « Un mirage… » Sa cheville soudain fut saisie par une main écailleuse. « Crug ! » S’exclama-t-il.
-Laisse un gigot, humain… Grogna le Muskulor. Son emprise se dissipa, et il s’évanouit.
-Crug… soupira le gaulois.
-Qui étaient ces ombres ? demanda Colinus.
-De vieux amis. Répondit le gaulois, l’air abattu. Leurs fantômes, plutôt. Nombreuses sont les traces des morts en ces montagnes. Cela signifie, malheureusement, qu’ils n’ont probablement pas réussi à s’échapper, et que leur essence s’est dissipée. Le plus déprimant, c’est que ces apparitions nous prouvent que nous devrions nous trouver non loin de la fin de notre périple.
-Ce fut court, fit remarquer Colinus.
-La suite va te détromper.
Savinasse avait malheureusement raison. Après cette colline, le chemin se fit de cailloux tranchants qui déchirèrent les souliers du trio. Chaque pas devint alors un supplice, et chaque supplice semblait s’étirer sur des jours, sous le ciel sans soleil et pourtant perpétuellement blessant de sa lumière blafarde. Pour encourager nos marcheurs, un grondement sourd, menaçant, comme celui d’une bête dont le gargantuesque appétit de carnivore ne serait égalé que par sa taille, se faisait de plus en plus fort ; et comme il ne devait pas lui plaire de chanter a cappella, la bête était accompagnée d’un cœur de gémissement qui rassemblait surement plus de voix que la Chine aurait pu en réunir. Enfin on arriva au sommet d’une dernière crète, blessé par les silex et irrité par le sable ; c’était un fleuve ! Oui, un fleuve, qui coulait en contrebas, s’étalant entre les crètes et l’immense montagne qui dominait le pays des morts.
-Il va nous falloir traverser, siffla le gaulois – sa gorge était desséché. Mais ne buvez surtout pas de l’eau des douves du château de Taranisque, précisa-t-il, imaginant aisément que ses compagnons souffraient d’une pareille affliction ; elle dissiperait le peu de matérialité que nous avons retrouvé au fil des derniers jours.
-Bien. Erailla Solaris.
Colinus ne répondit pas ; il devait économiser ce qui lui servait de salive. La traversée débuta ; mais bien vite, on revint à la rive, car on n’arrivait pas à nager sans s’immerger entièrement, et risquer le rinçage des boyaux. Les trois compagnons se concertèrent, et décidèrent de tenter de faire des quelques méchants buissons morts qui se dressaient sur le sol désertique des flotteurs ; mais ils se désagrégèrent bien avant que l’on soit à mi-route. C’est en cette heure sombre, même si le temps n’existait pas, que le gaulois faillit bien abandonner. Mais alors qu’il voulait se retourner vers le tartare, il aperçut un reflet noir à la surface du fleuve. Enjoignant ses compagnons à le suivre, il s’en approcha à la nage ; la forme se précisa, et bientôt… « Le Squale Chirac ! Il a dû être détruit depuis tout ce temps… »
Le sous-marin s’arrêta devant eux.
-Montons !
Les trois revenants s’embarquèrent dans l’habitacle du bascistace, et la traversée, du fait de cette apparition providentielle, fut effectuée avec brio en quelques minutes. Ils débarquèrent et s’attaquèrent à l’avant-dernière épreuve : l’immense montagne dont on disait la traversée impossible si l’on n’avait pas vu sa masse réduite à la nullité de la mort. Et pourtant, des heures durant, ils s’échinèrent à la gravir, gagnant mètre par mètre sur le terrible obstacle. Enfin ils en gagnèrent le sommet. Devant eux était une tranchée, qui semblait sans fond ; en surgirent trois guerriers spectraux.
-Les trois Portiers de Tarasnix ! Ils défendront cette sortie envers et contre tout. Derrière moi ! Le gaulois se saisit de sa hache, et chargea, s’apprêtant, il le pensait, à livrer un combat d’une rare difficulté ; mais sa hache, prenant une lueur rougeâtre, faucha les soldats, dont l’essence se dissipa. Premier surpris du phénomène, il marmonna : « Il faut savoir profiter des hasards heureux… » et franchit d’un bond la tranchée. Ses compagnons le suivirent sans hésitation, et…
Il était suspendu dans le vide, quelque part dans le néant, hors de tout et hors du temps ; devant lui, dans un fauteuil confortable, dans une robe de soie bleu nuit, la faux à portée de main, sa barbe et ses cheveux blonds impeccablement taillés, Tarasnix, dieux des morts et de l’océan, le regardait de derrière son monocle.
-Ah, Savinasse. Voilà bien longtemps que j’escomptait votre visite. Par cynisme, je vous en fait confession, je vous ai attendu ici, dans l’antichambre de la résurrection. Vous avez donc l’intention de revenir à la vie ? Gortamelin, Maginau et Dayeulplane semblaient d’un autre avis, mais je vois que vous êtes passé outre. Bien, bien.
-Vous m’attendiez ?
-Oui, en effet. Il se trouve, monsieur Savinasse, que bon nombre d’individus que vous m’avez envoyé en villégiature dans mes possessions ont éveillé ma curiosité. Et quelques hommes que vous ne m’avez pas envoyé, aussi. J’irai même jusqu’à dire que certains sont venus en pleurnichant : « Mais je comprends pas… Savinasse avait dit qu’il me protègerait… » et autres inepties de ce genre ! A mourir de rire.
-Vous ne m’avez quand même pas fait venir ici pour vous moquer de moi ?
- Oh, vous pensez à cette projection de vos anciens amis. Je me suis amusé, voyez-vous, à les saisir à l’instant de leur mort et à les renvoyer dans le passé. En leur faisant franchir, bien entendu, les côtes, tout en veillant à ce qu’ils ne comprennent pas ce qui leur arrivait. Ça vous a plu ? A votre air, on dirait que non… Non, je ne vous ai pas fait venir à moi pour me gausser. Simplement pour vérifier que vous étiez bien l’homme que vous prétendiez être. Vos petits exploits, ont, après tout, détruit Alysia et Astria, deux mondes d’importance, et leur a fait faire un bon de quelques décennies dans le passé… Je vais devoir renvoyer, j’en ai peur, Solaris et Colinus là où ils devraient se trouver. J’ignore si vous réussirez à changer leur destin… Quant à vous… Je vous refoulerais bien dans le tartare, mais mon frère, Tousssastix, a un peu trop d’amitié pour vous… Et je peux difficilement vous punir d’avoir dissipé l’essence d’Anathos. Non, je vais vous envoyer au champ Matignon. Et, peut-être qu’un jour, vous en reviendrais, dans une autre existence…
-Oui, c’est logique. Ma mission est accomplie… Attendez ! Vous avez dit que les deux mondes sont revenus plusieurs décennies en arrière ?
-C’est exact, pourquoi ?
-Mais alors… Je n’ai pas encore vaincu Anathos !
-Ne vous inquiétez pas à son sujet, il n’est plus dangereux.
-Pas s’il se réincarne ! Tarasnix, le dieu maudit existe toujours dans cette nouvelle réalité, et je dois l’arrêter !
-Mes plus sincères excuses, mais je crois que je l’arrêterais sans vous. A jamais, monsieur de Savinasse.
Le dieu claqua des doigts, mettant fin à l’entretien ; et Savinasse tomba, tomba… « Mon fils ! Attrape ma main ! »
-Hein ?
-Attrape-la !
Il obéit, et Toussastix, le terrible, dieu de la guerre et de la patrie, sortit son héraut des griffes de son frère.
Il était maintenant sur une colline verdoyante, ou s’exposait brillamment une belle sélection d’armes. Devant lui se tenait un homme identique au précédent, si l’on excluait qu’il était brun et non noir de cheveux ; sa barbe était de plus rasée, et sa moustache, à la gauloise. Il portait d’ailleurs une armure de Mithrill pur. Il le détailla de son regard ardent.
-Savinasse. Les services que tu as rendu à la gaule devraient justifier que nous te laissions en paix ; mais telle n’est pas ma nature, car je suis le dieu de la guerre, et que je suis mêlé à tous les conflits d’importance. Tarasnix ne peut décider seul de ta mort… Furieux qu’il ait encore rendu sa justice sans qu’on le concerte au préalable alors qu’il en fait partie, le conseil des six a décidé de t’accorder le droit de revenir dans le monde des vivants. Mais attention, mon garçon ! La prochaine fois, il ne se montrera pas aussi impulsif, et obtiendra ta mort.
-Oui, Toussastix ! Mais, et ça, je ne le comprends pas… Ayant franchi la tranchée, j’aurais du pouvoir revenir à la vie sans toutes ces formalités adastralatives (administratives, mais à l’échelle cosmique des dieux) !
-Tu es un Huksakaï. J’ignore pourquoi, mais tu en es un… Tu n’es pas supposé pouvoir revenir à la vie, car ton nom a été déshonoré. Aussi vais-je te délivrer de ta promesse. Ah, la destruction de ton enveloppe charnelle doit également gêner le processus. Mais je vais régler ça. Bonne chance.
-Attendez ? Où reviendrais-je à la vie ? Près de mes compagnons de voyage ?
-Tu va être ramené à la vie dans une Alysia différent de celle où tu as vécu tes précédentes aventures, et où non seulement serons en vie tes compagnons de voyage, mais en plus se trouvera tes deux amis. Et, Savinasse ? Je ne sais pas ce que Tarasnix t’as dit, mais ce n’est probablement qu’un tissu de mensonges et de vérités voilées.
La colline s’évanouit.
***
Resté seul, le dieu guerrier marmonna : « Mais lui ai-je seulement dit la vérité ? Avec ses bêtises, même les dieux sont victimes de questions métaphysiques.
fin du chapitre 2