Chapitre 4
Les projectiles n’atteignirent jamais leur cible. Un bouclier de pierre se dressa autour des officiers, arrêtant les traits. « Solaris ! » s’exclama Colinus.
-Ils ne semblent pas si divisés que ça, commenta un elfe pâle.
-J’irais même jusqu’à dire que leur union est solide comme le roc, ajouta un autre.
-Je vois… gronda le dignitaire. Un elfe élémentaire ! Ces gens, je les respecte pour cela, ont la prétention de défendre les faibles de ce monde contre les exactions des forts, même ce que les forts appellent justice… Mais ça s’oppose à nous ! Faites feu ! Le bouclier fut assailli de carreaux. Elfe élémentaire ! Tes efforts sont admirables mais ton pouvoir n’est pas inépuisable ! Bientôt, tu auras épuisé tes réserves d’énergie, et ton bouclier s’effilochera, avant de céder ! Rends-toi, et je ferais tout mon possible pour que tes amis soient épargnés.
-Ja… Jamais !
-Quel courage exceptionnel ! Et quel dévouement ! Ah, comme je regrette de ne pouvoir la sauver, car cette magicienne aurait été un serviteur de grande utilité. Continuez à donner le feu !
***
On raconte, des îles de Mon Encornetti aux plaines et fleuves de Mediomatrix, en passant par les inexpugnables vallées encerclées de montagnes d’Amberitos, que la seule chose à même d’arrêter une volée de traits elfes pâles, était une charge de Dragons toutes balles fusantes, sous support de cavalerie. Shamira ne le savait évidemment pas, faute d’avoir un jour voyagé en ces contrées ; mais les gaulois étaient un peuple pragmatique, qui préférait à la théorie la pratique ; aussi put elle assister à l’éclatante démonstration de ce fragment de sagesse populaire. La terre, d’abord, fut élevée à la tonne dans les airs, autour des arbalétriers ; puis l’air devint sifflant, et des billes de plomb le saturèrent, sabrant d’autant de fins cylindres les corps des chargés. Et pour ceux qui avaient commis l’affront de survivre, ce fut du mur emporté la course terrifiante des sangliers, montés par d’immenses gaulois, tout de muscles, éclatants dans leur écarlate et leur bronze, sabre au clair, cuirasses rutilantes dardant l’astre du jour en personne sur leurs futures victimes. On ne répliqua pas ; on était en un tel état de stupeur devant ce spectacle, que l’on ne pouvait guère que tomber à genou pour demander grâce, et peut-être fuir. Enfin, ce fut le contact ! Le contact ! Les groins rencontrent les ventres, les défenses embrochent, les crânes les assomment, les dents commencent à découper. Blesser ces monstres, c’est déchainer leur fureur, se faire saisir entre deux mâchoires passionnées, et couper en deux, soulevé par la créature devenue bipède de fureur ; ne pas blesser, c’était se faire écraser sous les sabots poussés par les encouragements des cavaliers. Et si l’on était trop dur ou trop stupide pour s’être laissé occire, alors on devait se frotter aux gaulois eux-mêmes. C’était pitié de voir les quelques elfes pâles ou de l’est survivants essayer d’affronter ces guerriers ; car, sabres et épées brandies bien haut, ils les abattaient, et leur ôtaient ce qu’ils avaient eu l’outrecuidance de conserver. Que l’on rencontre une force de la nature, un mastodonte à l’espadon aiguisé, se proposant de trancher en deux son adversaire pourtant déjà bien solide, et la brute se faisait fine, la lame délicate, le poignet sournois ; sans plus d’effort que nous jouerions d’une épingle, ils jouaient de leurs brettes, et d’une torsion, désarmaient ; d’une estocade, trouvant le défaut de la cuirasse, occisaient. Ils n’étaient pourtant que douze à venir sauver Shamira ; si vous voulez vous faire une idée de ce qui tomba sur les elfes de la plage, il vous faut imaginer un spectacle semblable, mais avec trois-cents et soixante de ce genre soldatesque ; et même si leurs adversaires étaient des milliers, l’habile soutien de l’infanterie, et la surprise de cette attaque, paniquèrent totalement l’armée ennemie, qui après avoir perdu des bataillons entiers, se rendit par régiments. La victoire était totale ; mais qui avait gagné ? La question rongeait tous les esprits, auxilia saggitaria ne revenant pas du miracle, archers de marine attendant l’arbitraire du nouveau dominant, soldat de l’est abruti de défaite, arbalète pâle préparant méticuleusement son cyanure, en fonction de la liste de ses pilleries… Un être ne partageait pas cette interrogation. Cet être, qui reconnaissait la griffe de l’artiste, se débarrassait de ses robes myrtes, révélant en-dessous une toge noire bandée d’orange. Cet être, c’était monsieur Fauchet, ancien prêtre de Tarasnix, venu sur les ordres du général Gouderien rendre la justice du grand royaume de l’est, et faire exécuter Bavarin ; mais dans sa profession, on se préparait toujours à ce que le vent tourne, et il avait tourné. Car en réalité, monsieur Fauchet n’était pas prêtre, non, monsieur Fauchet était homme politique. Et il avait été, jusqu’à la campagne de Cathay, le ministre de la Justice de Savinasse. Aujourd’hui, le consul était de retour, avec une armée ; mais il semblerait qu’il manque cruellement de civils, pour administrer ses conquêtes… Aussi s’avança-t-il vers le bouclier de roche, qu’il fit tomber d’une simple pichenette. Il n’avait pas simplement simulé son officine. Derrière étaient les officiers elfes, dont Colinus, qui manifesta une vive colère en le reconnaissant.
-C’était donc vous ! Et vous m’avez fait tirer dessus !
-Milles excuse, caput exerciti. J’ignorais alors que le Consul était de retour. Vous auriez pu m’en informer…
-Peuh ! L’archer tira sa dague. Vous ne servez vraiment que vous-même, mais cette fois, le fils de Victrix n’aura pas à souffrir de votre ministère !
-Lors il souffrira de celui d’une certaine voyante, j’en ai peur…
Faber immobilisa son bras, prêt à frapper. Les muscles de son visage se contractèrent de rage, se retenant avec effort de ne pas nettoyer du monde la souillure que représentait le misérable. Mais Fauchet, aussi méprisable qu’il soit, était de bon conseil ; et il n’avait jamais réellement trahi Savinasse – contrairement à la dame aux trois yeux, instigatrice de la campagne de Cathay. Fauchet porta la main au creux de sa toge, et en sortit un étui à cigarettes en corail de Mon Encornetti. Il en sortit une et se l’alluma d’un claquement de ses doigts, et la savoura tranquillement, sans plus se soucier de l’auxiliaire, dont l’humeur du reste retombait, alors qu’il digérait les propos de l’elfe pâle. « Le consul était de retour… » cela voulait dire que l’armée de l’est avait été vaincue… Par Savinasse ? La haine fit place à la joie, alors que Poupounette, la légendaire laie du Consul, avançait majestueusement, et dressé sur la selle…
-Mon consul ! Mon consul, Savinasse ! S’exclama Colinus, béat au garde-à-vous, en cœur avec ses hommes.
Le gaulois laissa son regard courir parmi ses hommes, et s’arrêta sur le caput exerciti. Faisant tourner sa monture, il s’approcha du soldat.
-Caput exerciti Colinus ! s’exclama-t-il de sa voix qui avait tant su faire vibrer les lignes. Votre rapport ?
-j’avais une compagnie intacte au début de la bataille, mon consul ! Mais je pense que la moitié de mes hommes ont péri dans la bataille, et…
-en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je mets au repos ta compagnie, qui a été éprouvée par les combats. Et je vous retire votre commandement.
-Comment ? Qu’ouïs-je ? Qu’entends-je ? Pourquoi ? Pensa Colinus. Mais il ne répliqua pas, trop sujet à la loyauté et trop surpris de cette décision.
-Vous passerez me voir dans ma tente quand le camp sera monté. Ah ! Mais je vois ici une tête qui m’est familière. Le prêtre de Tarasnix connu sous le nom de Fauchet. Dites-moi, mon bon ami… Que faites-vous là, perdu au milieu de ces hommes en armes, dans votre petite toge ?
-C’est que, monsieur, entendant la rumeur de votre retour, je me dépêchai de trouver quelque prétexte pour avoir le plaisir de revenir à votre service.
-En tant que prêtre de Tarasnix ? Trop aimable !
-Point du tout, en tant que ministre. Mais je suis, je vous en fait concession, venu en me présentant comme prêtre, en raison d’un enterrement qui impliquait, à ce que l’on disait, plusieurs de vos bonnes connaissances…
-Oh, vous vouliez donc enterrer mes amis ?
-Non, car j’ai veillé à laisser la charge de l’office à un jeune prêtre, et à attendre le moment propice pour vous parler.
-Ce moment étant celui où vous vous êtes rendu compte d’avoir misé sur le mauvais cheval… Mais, en admettant que vous ne soyez venu que pour me rejoindre, comment expliquez-vous les robes d’officiel elfe pale que l’on a retrouvé jetées dans un fossé ?
-petite officine réalisée pour me couvrir. Et disons que mes informations sont très fraiches. Non que je n’aie un instant douté de vos chances de succès…
« Tu as essayé de me tuer pour te faire bien voir des elfes pâles, misérable ! » pensa Colinus. Mais, son commandement retiré, il savait que sa parole n’avait plus de poids.
-Pas douté un instant ? On murmure pourtant que votre confiance en moi s’est étiolée le jour où je vous ai renvoyé du ministère de la justice… Non, mon cher Fauhet, vous n’avez jamais cru en moi.
-Menteries !
-Je mentirais à vous ? Reprenons. Vous n’avez, Fauchet, jamais cru qu’en vous-même ; vous mangez à tous les râteliers, et de préférence au plus puissant… Mais maintenant, le râtelier le plus puissant, c’est moi !
-Et je serais donc très honoré de vous servir.
-Vous serez surtout très heureux de ne pas finir devant un peloton d’exécution… Allons, ne faites pas l’innocent ! Vous êtes toujours aussi lâche, servile et mauvais que lors de notre dernière entrevue. Mais vous êtes, dans une certaine mesure, loyal… Aussi, je vous reprends à mon service ! Vous m’êtes plus utile, voyez-vous, vivant que mort… et je pense que vous aurez remarqué que, ces derniers temps, les morts ont la fâcheuse manie de revenir bien vivants… j’en suis la preuve ! mais accompagnez-moi pour ma petite tournée d’inspection. J’aime tellement vos soins que je ne veux plus vous perdre de l’œil une seule seconde ! D’ailleurs, vous m’accompagnerez ce soir ; j’ai une petite mission pour vous…
Les deux hommes s’éloignèrent, laissant seul Colinus. Le sergent Ragédlachauz s’approcha, curieux.
-Alors, petit veinard, où t’envoies le consul cette fois ?
-Nulle part : je démissionne.
-Comment ? Vous démissionnez ? mais pourquoi ?
-J’ai été déchu de mon commandement. Je n’ai plus rien à faire dans l’armée. Vous prenez le commandement de la compagnie, qui devient de réserve. Bonsoir.
-Mais…Une telle chose ne peut être possible !
-ça l’est. Ne cherchez pas à comprendre.
Il retira son armure, jeta son glaive et son thueros à terre, puis brisa son arc du genou. Enfin, il retira sa tunique, se défit de ses bottes, et il alla, vêtu de ses seules braies, dans la jungle, où il passa le reste de la soirée, sans que personne ne puisse le trouver. Il en revint qu’au crépuscule, sous le regard incrédule de la sentinelle. S’approchant de la tente du Consul, il entendit des bruits de voix. Craignant une patrouille trop zélée, il se jeta dans un coin d’ombre, et vit passer plusieurs personnes : Fauchet, qui s’était vêtu d’une fort seyante toge prétexte comme s’il était sénateur, qu’encadraient… Le capitaine Shamira et le roi Kash-kash ? Mais que faisaient-ils ici ? Leur conversation arriva à ses oreilles.
-Monsieur Fauchet, je suis très reconnaissant des services que vous me rendez, mais je maintiens que je serais plus en sécurité auprès du roi Larbosa…
-si vous étiez un souverain en exil ! Mais votre vieil ami, en dépit de toutes ses qualités, ne peut vous protéger avec Darkhell qui ronge ses frontières, même s’il est vrai que ce groupe de… Légendaires dont on vante les mérites pourraient bien, un jour, mettre fin à son existence… et puis, nous devons nous montrer discrets quant à ces troubles, si nous voulons que la confédération ne perde pas toute influence sur Alysia !
-Mais j’ai été déposé ! Le sieur Gouderien l’a dit lui-même !
-Oui, mais vous n’avez pas abdiqué. Acceptez d’aider Savinasse, et il vous rendra votre trône, il en est sûr ! Il faut juste former un corps d’officiers à même de remplacer ceux des provinces de l’est…
-Roi Kash-kash ? Intervint Shamira. Ne vous méprenez pas sur leurs intentions. Les gaulois veulent installer par la douceur leur pouvoir sur Astria, mais ce n’est qu’une autre façon de…
-Nous ne sommes plus intéressés par Astria. Les gaulois, j’entends. Nous avons d’autres ennuis, et dès que la menace des royaumes de l’est aura été réduite à néant, nous partirons. Probablement à jamais, cette fois. Mais Savinasse voudrait s’assurer que la confédération ait une armée…
-C’est compréhensible. Je ne peux donc que me féliciter des offres du sieur Savinasse. Ils entrèrent dans la tente, et leur conversation devint inaudible. Poussé par la curiosité, Colinus les suivit. Mais c’était la tente du consul ! Et que se tramait-il ? Il entra. Et devant lui… Devant lui étaient assemblés Savinasse, Fauchet, Shamira, Kash-kash, et le capitaine Chembêtpa.
-Ah, Colinus. Il ne manquait plus que vous, l’objet de ce petit conseil.
« Conseil ? Mais pourquoi ? »
-Vous allez comprendre, mais je ne sais pas si ça va vous plaire. Gardes ? Saisissez-vous de lui.
Deux trapus musculeux surgirent des recoins de la tente, et l’immobilisèrent. Il ne tenta pas de se débattre ; ils étaient des Dragons, et on ne se bat pas avec des Dragons. On fuit, s’ils sont loin ; s’ils sont proches, on accepte son sort.
-Comme vous le savez sans doute, soldat Colinus, je vous ai matin déchu de votre commandement…
Il acquiesça.
-Vous seriez sûrement curieux d’en connaitre la raison ?
Fin du chapitre 4