La pierre… Cette maudite pierre...
Elle est toujours là.
Sans avoir effleuré le sol.
Dans les bras costauds mais agonisants du colosse.
Et le vénérable Mhoras ne peut que constater l’exploit d’un regard sévère teinté d’une certaine admiration.
Pensez donc : Razzia a porté ce rocher de malheur une nuit entière. Et même davantage !
Et voici qu’il refuse obstinément de se défaire de sa tâche, tout son être ayant fini de se convaincre que l’heure de la délivrance ne sonnerait jamais.
Son obstination est telle qu’elle arrache un ricanement à l’ermite qui, dans le même temps, donne un coup à la pierre qui roule et s’abat enfin.
Razzia n’a pas esquissé un geste pour le stopper, trop occupé à savourer ses forces qui reviennent.
« Tu n’as pas failli. déclare l’être des bois en se défaussant de son ricanement.
Puis il se fend d’un soupir, les yeux au ciel, devant ce colosse écroulé de fatigue qui n’a sûrement rien entendu tant son souffle est bruyant.
Soudain le soupir se change en constat. Celui d’une aubaine qui se dessine…
Et que le misanthrope saisit.
« Tu as raison. Murmure-t-il. Je ne suis qu’un planqué. Je me suis mêlé à cette forêt que pour fuir celui que j’étais. »
Razzia ne réplique pas, trop concentré à ralentir le rythme de sa respiration. Mais cela importe peu Mhoras qui poursuit.
« Et je crois qu’il fallait qu’on me dise que j’étais dans l’erreur. Aussi dure que soit cette vérité. Alors… »
Il s’arrête pour vérifier le souffle du guerrier. Il est plus calme, mais encore suffisamment fort et frénétique.
Alors il achève.
« Alors merci. »
Dans une dernière profonde expiration, Razzia finit de restaurer son souffle.
Grâce à lui il se relève lentement malgré tout son corps qui le tiraille. Une fois debout il tend sa main vers la tant convoitée fleur…
Avant de s’interrompre, pressé par une question qui lui brûle les lèvres.
-C’était quoi cette pierre ?
Mhoras à ses mots lui jette un regard impatient. Mais il ne se démonte pas.
« Quand je l’ai soulevée elle ne pesait pas grand-chose. Jusqu’à ce que vous partiez. Là elle est devenue de plus en plus lourde. Comment est-ce possible. »
Dans un soupir de lassitude le misanthrope désigne la roche d’un geste vague.
-Regarde mieux.
Incrédule le colosse s’agenouille et observe le minéral…
Et il y découvre avec stupéfaction son propre nom gravé dessus qui disparait !
-Vous faites de la magie ?! s’exclame-t-il.
-Cette pierre représente ta vie. interrompt le vieil individu d’un coup de canne. Elle pèse le poids de tes erreurs, de ta culpabilité.
Les yeux du colosse s’arrondissent brusquement à l’écoute de ces mots. Il aurait pu mourir sous le poids de sa vie passée…
En un instant toute cette torture qu’il a vécue s’abat dans son esprit et le frappe de tremblements.
Seulement, cette fois, c’est un autre qui vient les chasser.
-N’y pense plus.
Tu as réussi et c’est tout ce qui compte. Souviens-toi juste que tu dois affronter ta culpabilité, ou à force de peser elle te tuera.
Maintenant prends cette fleur et va-t’en.
Razzia obéit. Au sommet de sa haute taille il accompagne d’un hochement de tête son regard reconnaissant sur Mhoras.
Enfin il met la main sur la cloche silencieuse.
Délicatement, trop inquiet que son toucher se soit émoussé pendant l’épreuve.
Le temps qu’il la sache intacte, juste après avoir admiré ce trésor de la nature entre ses doigts, il importune de nouveau l’ermite :
-Mais… Et vous ?
-Quoi, moi ? répond-t-il dans une lassitude presque agressive.
-Vous avez dit que vous vous êtes réfugié dans cette forêt pour fuir.
-T-Tu m’as entendu ?? interrompt-il, gêné, les joues rosies.
-Vous avez affronté votre culpabilité ? Vous avez porté votre pierre ?
Le rose sur ses joues devenant rouge, Mhoras tourne les talons en guise de réponse, presque boudeur. Razzia demeure un peu. Jusqu’à ce qu’un autre de ses regards se pose de nouveau sur l’ingrédient convoité et lui rappelle que depuis deux jours déjà il est à sa recherche.
Alors il renonce, lançant à ce dos feuillu un sincère « Merci beaucoup. » avant de se retirer…
-J’ai échoué.
Ma pierre m’a brisé le dos.
Tout comme mon âme a été brisée.
Un ton si coupable ne va pas à ce petit être jusque-là si suffisant. Aussi, bien qu’il ait sa réponse, le guerrier demeure, trop intrigué.
Alors le misanthrope finit de se livrer. Sans profiter d’aucune aubaine.
« Mon travail était de prendre des vies. J’étais doué. J’étais jeune.
Mais surtout fou.
Un jour je me suis retrouvé face au miroir.
Vieux. Lassé de tout ce sang. Dégouté de tous ceux qui m’ont employé. Et je ne l’ai pas supporté. »
Un tueur… N’importe qui jugerait cette espèce de diable qui essaie d’être humain.
Pas Razzia. Lui-même se surprends à avoir cette… Étrange compassion…
Mhoras lui-même semble ressentir ce trouble. Pour retrouver la paix il chasse ce ressenti d’un demi-tour et d’une parole dure :
-Je t’interdis de me plaindre. Tu as ce que tu veux et je ne te dois plus rien.
Pars. Et ne reviens jamais.
D’abord surpris, le colosse finit par s’exécuter. Dans un dernier salut il suit l’index ferme tendu par Mhoras vers la sortie de la forêt.
Du moins jusqu’à ce qu’une dernière pensée lui vienne à l’esprit du bout de ses doigts.
-Merci encore pour la fleur. Ça a dû être compliqué pour vous d’en trouver-
-Non j’en fais pousser dans cette clairière.
-C-COMMENT ÇA vous en faites pousser-
Trop tard. Il n’est plus là.
Et Razzia en le cherchant tombe sur un parterre de cloches silencieuses qui semble le narguer.
Mais, bon joueur, il calme sa frustration par un sourire crispé et une parole jetée au vent.
-Vous le sauriez si je posais la pierre hein… ! »
Pas de réponse. Mais peu importe.
Cette fois, il le quitte pour de bon. Après un dernier regard sur cette pierre qui même à terre le pèse.
La fleur obtenue,
Razzia a compris la leçon.
Lui qui est aussi pesé par ses
TRACES DE SANG
Il va devoir les affronter.