PRÉCÉDEMMENT: Nobisa n'a pas pu témoigner en faveur de Razzia. La partie civile s'est servie de son intervention pour accuser l'ancienne ombre rouge de kidnapping et de meurtre. En effet, la vieille Cordia qui élevait l'enfant aurait été retrouvée morte. Aqruna présente un rapport accablant que la cour accepte comme pièce à conviction...
Sur les mots lourds de la juge les ragots rugueux s’élèvent de nouveau. Seulement, cette pluie acide n’a pas le temps de s’abattre : une forte voix les chasse.
« OBJECTION VOTRE HONNEUR ! » scande le colosse. « La fiabilité de ce rapport n’est pas établie ! »
-Objection rejetée. Comme indiqué dans ce rapport, cette épée présente bien dans son tranchant des résidus de bois et de sang. Nieriez-vous ces faits ?
-Je les nie !
-Vous ne devriez pas… ! ajoute sournoisement la victime.
-Je me passerai de vos conseils !
-Comme vous voudrez… !
Je souhaite présenter à la cour une nouvelle pièce à conviction.
-Présentez donc.
Sur ces mots, Aqruna se lève de son banc pour quérir un objet posé dessous. Une large planche de bois défigurée par une profonde entaille.
-Le sieur Razzia ici présent au cours de sa menace a planté sa lame dans ma roulotte. En voici le morceau endommagé. Si vous voulez bien comparer…
Une fois encore, un garde fait voyager l’objet des mains d’Aqruna à celles de la juge. Le temps d’une brève comparaison, elle fait retirer la lame et la planche pour une analyse approfondie, non sans avoir un jugement établi.
-Le bois correspond, en apparence. La cour accepte cette nouvelle pièce à conviction sous réserve de confirmation par des experts.
Aussitôt des voix s’élèvent, semblables à une nuée de harpies. Et si Razzia encaisse un peu, au début, il finit par ployer la tête sous le poids de cette cascade. Même une fois tarie, sa tête accablée ne se relève pas.
-Accusé, niez-vous toujours la pertinence du rapport ? interroge la haute autorité avec une pointe acide dans sa voix.
Un lourd clignement plus tard, l’accusé sans lever les yeux prononce :
-Non Votre Honneur. Je ne nie plus que j’ai effectivement brandi ce sabre à l’encontre de M. Aqruna pour le menacer. Paniqué il a fait fermer sa roulotte qui s’est empalée sur ma lame.
Les voix reprennent, toujours aussi sauvages. Mais peu demeurent quand le colosse hausse la voix en réhaussant la tête !
-Cependant, je nie toujours le sang sur mon arme. Ou plutôt, je nie tout lien avec la préceptrice de cet enfant !
-Allons, cessez de vous entêter ! essaye de tempérer Aqruna avec un ton désagréable. « La fiabilité de mon rapport ne fait aucun doute ! »
Mais sa tentative échoue lamentablement :
-Je ne suis pas d’accord.
J’admets que le bois m’était sorti de la tête. Ce fait-là est indiscutable. Mais le sang, certainement pas !
-Et vous pouvez prouver que le sang n’est pas celui de cette pauvre Cordia ?
À ces mots assassins les traits de Razzia se tendent. Les visages de l’assistance se réjouissent de le voir ainsi outré.
Serrant durement son poing, il concentre dans ses phalanges sa colère pour qu’elle ne jaillisse pas trop dans ces mots :
-Je crois que vous inversez les rôles : c’est vous qui êtes à la charge de la preuve, car c’est vous qui m’accusez !
-Bien au contraire ; c’est à vous de vous défendre avec des preuves ! Vous ne connaissez rien, vous !
-Je vous demande pardon ?!
Les esprits échauffés sont refroidis par le souffle d’un marteau qui se soulève et s’abat. Madame la Juge prend alors la parole.
-Puisque la question est d’ordre juridique, il est de mon devoir de vous répondre.
Conformément à la loi en vigueur à Rymar, c’est à l’accusation que revient la charge de la preuve.
Durant un bref instant, une ombre passe sur le visage d’Aqruna. Mais il se remet à jubiler quand la haute autorité ajoute :
« Cependant, le rapport a déjà été accepté en tant que pièce à conviction. Accusé, pourquoi persistez-vous à remettre en question les décisions de la cour ? »
Prenant une profonde inspiration, le guerrier de Rymar calme son esprit et ordonne ses mots. Même s’il tremble encore, il parvient à prononcer :
-Votre Honneur, comme j’ai pu le dire, si je ne nie pas que j’ai pu éventrer un morceau de la roulotte de M. Aqruna, je nie complètement que l’éventuel sang sur cette lame provienne de la mère de l’enfant qui m’accompagne. Et pour moi c’est impossible que M. Aqruna ait pu l’identifier comme tel : on ne s’est croisé qu’une seule fois, entre Tecres et Enméé, et il n’a pas touché à ma lame.
Je demande qu’une vraie analyse soit faite par la cour.
-C’est un scandale ! Vous osez remettre en question ma parole !
Aussitôt l’assistance encourage les offuscations du marchand ambulant avant d’être calmée à coup de marteau. Razzia, quant à lui, ne se laisse ni abattre ni emporté.
-Oui. Je remets en question cet aspect de votre rapport. Et je suis prêt à en accepter les conséquences si je me trompe.
De nouveau la foule s’emballe. Cette fois c’est le semblant de gentleman qui la calme d’une main.
-Vous semblez bien sûr de vous. prononce-t-il sèchement.
-Je le suis. répond humblement le colosse, son regard transperçant les yeux sournois de son assaillant. Puis ses pupilles s’arrondissent en se tournant vers son arme qui trone au centre de la pièce.
« Je sais que cette arme n’est pas faite pour tuer de bonnes âmes. »
Le procès est à un croisement.
La juge doit trancher présentement.
Au sujet de ces
TRACES DE SANG
Qui devraient être ou non analysées.