PRÉCÉDEMMENT: de l'avis des experts, les tâches de sang sur le Léviathan sont trop vieilles pour être celle de la mère de Nobisa. Mais alors que la juge ainsi que Razzia pressent Aqruna sur son faux témoignage, ce dernier retourne la situation en accusant le colosse d'être à l'origine du carnage de Tergiverse.
La parole fait l’effet d’un cataclysme. Des voix s’élèvent de tous les côtés, choquées. Du moins, elles voudraient s’élever ; l’une d’entre elle, plus forte et plus dure, couvre le ciel et leur coupe les ailes :
« Vous avez perdu la tête ?!
-Silence ! rappelle à l’ordre Madame la Juge d’un coup de marteau bien résonnant.
« M. Aqruna ! J’ose espérer que vous avez une preuve solide de cette conjoncture ! »
-Ouais ! Comme elle dit !
-Je vous ai demandé le silence, Accusé !!
Aqruna n’a pas attendu le deuxième coup de marteau pour poursuivre : réajustant son couvre-chef au sommet de son crâne, il libère sa main qui se faufile dans sa redingote.
-De fait de preuve, j’espérais en trouver une sur l’arme de l’accusé. D’où ma demande d’analyse, qui a été acceptée par l’estimable personnel de la bastille de Matasa.
Malheureusement, j’en suis arrivé à la même conclusion que le rapport que vous détenez, Votre Honneur : rien qui ne pourrait correspondre à ce terrible événement.
-Ah bah vous voyez ! se calme un peu le colosse.
-Cependant, j’ai également ceci…
-Hein ?!
La main refait surface hors du vêtement, chargée d’une lettre pliée. D’un geste ample, l’accusateur la déploie pour la brandir au vu et au su de tous.
-Ce triste jour, à Tergiverse, j’ai couru la ville à la recherche de survivant. Et j’en ai trouvé un ! J’ai ici son témoignage signé !
-Attendez ! Vous aviez l’opportunité de sauver quelqu’un et votre premier réflexe ça a été de lui faire écrire ses mémoires ?!
-Objection, M. Razzia : j’ai retranscrit son témoignage moi-même, le pauvre n’en avait pas la force…
-Vous lui avez fait dicter au lieu de le soigner ?!
-Comment aurais-je pu le soigner-
-Vous vendez des pansements et des kits de survie dans votre roulotte de qui vous moquez-vous-
-SI-LENCE !! tambourine la Juge sur son pupitre. « Accusé, je ne me répéterai pas : si vous parlez encore une fois aussi fort, vous serez également jugé pour outrage à la cour !! »
Accompagnant ses mots, un garde fait se rassoir Razzia.
Ce dernier, indigné, laisse jaillir ses mots dans ses poings, les resserrant durement.
-Cher Monsieur Razzia, tempère le marchand avec un ton désagréablement calme, presque infantilisant. « Apprenez que des pansements et autres kits de survie ne servent en rien pour soigner un grand brûlé. Et qu’à mon grand regret je ne suis guère secouriste ; recueillir les dernières paroles de cet infortuné était mon seul moyen de lui venir en aide. »
Le cher Monsieur Razzia aurait bien voulu rétorquer férocement mais une part de lui et surtout un garde armé l’arrêtent. Tant bien que mal il contient sa colère, la consumant dans le brasier furieux en lui. Un feu que ne manque pas d’attiser Aqruna d’un discret sourire narquois, avant que la cour le surprenne.
-M. Aqruna, venez-en aux faits et présentez-nous ce témoignage.
Replaçant l’accablant papier devant ses yeux, l’accusateur se met à lire à voix haute.
-« En ce jour du 21 de Thervendo, moi, Aqruna de Sabledoray, ai recueilli les propos du dénommé Alfredy Mado, unique rescapé de la mise à sac de la glorieuse Tergiverse. »
Il suspend, prenant une grande inspiration et une voix solennelle, avant de reprendre.
« Ce jour-là, le diable a paru aux portes de la ville. Devant nous il se présenta de la plus grossière des façons pour nous autres mortels : en disant être un humain comme nous autres.
On conduisit ce masque bienveillant à la bibliothèque, comme il le réclamait, en tant que grand lecteur qu’il se prétendait. Il se déroba peu après, bravant les plus terribles interdits de notre belle cité, à la recherche d’une de nos reliques bien gardée.
Le maraud convoitait le cristal de Kirbuck, un artefact ancien qui permettait à son porteur de contrôler les actions de ses semblables, et pour ce faire il trancha net les gardiens qui venaient l’arrêter.
Quand l’alerte fut donnée, il prit la fuite en couvrant ses traces de flammes et de sang. Moi qui voulais à mon tour l’arrêter, il me roua de coups avant de jeter sur moi un tome enflammé.
Je me revois encore agonisant dans l’effroyable acier de son sabre absurdement grand. Ses vêtements marrons se confondaient avec l’incendie, découpant sa stature musclée. Je n’oublierai jamais son regard gelé qui m’a transpercé comme s’il ne voyait qu’un insecte écrasé à ses pieds. Ni sa natte qui palpitait au rythme effréné de mon cœur mutilé. »
Ainsi il achève sa lecture.
Dans la salle, tout souffle est coupé. Des yeux immensément sombres et ronds se braquent durement sur le colosse, semblable à une montagne tremblante, effondrée.
De tous ces regards, un seul n’est pas accusateur. Tout juste sévère.
-Accusé. adresse durement ce haut regard. « Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? »
Le témoignage est pesant.
Razzia fulmine en l’entendant.
Car il empeste l’écho de
TRACES DE SANG
Qu’il a jadis laissé.