Le recoin d'une taverne larbosienne déserte.
Une lettre posée sur une table.
Quelques gouttes de sang sont visibles, séchées par-dessus les lettres oscillantes tracées à l'encre noire.
Une flaque d'eau sous le banc.
"Ultimatum.
Je n'ai pas beaucoup de temps, mais vous devez être prévenu. Si en ce monde se trouve une raison pour vous de continuer à être, détournez le regard de ce condensé de folie et retournez à votre vie sans plus vous en soucier. La traversée de la vie peut être agitée, mais ne faites pas, comme moi, l'erreur de regarder sous la surface. Naviguez droit, et ignorez les abysses. Sauf si vous n'avez plus aucune destination...
41 févranier, un an après la défaite d'Anathos aux mains des Légendaires.
Au terme de plusieurs mois de recherche, j'avais mis la main sur une clé elfique. Ma persévérance m'ayant mené au but, je me réjouissais de pouvoir me rendre sur l'île de Koléana, et y retrouver mon oncle. J'ignorais si la tragique nouvelle du décès de mon père lui était parvenu, et je n'espérais guère en être le funeste porteur, mais, étant la seule famille qu'il me restait, je ne pouvais me tourner que vers lui. Ces mois de solitude depuis la disparition d'Ariandilon m'avaient bien fait comprendre que je n'était pas doué pour créer du contact.
La perspective qu'un vieux scientifique elfique isolé m'offre compagnie et réconfort me paraissait douteuse, mais elle était tout ce qui m'avait motivé à embarquer pour Astria. Et, lorsque j'arrivais sur l'île de Koléana, enivré par l'odeur de la marée que portait le vent, je me sentis bien ridicule de m'être imaginé mon oncle comme un misanthrope reclu. Un endroit si rayonnant ne pouvait abriter une âme si isolée.
Je m'adressais à un pêcheur, lui demandais la résidence de Phyrandre, frère d'Ariandilon, larbosien expatrié.
"Vous le trouverez dans la troisième maison à droite, sur le quartier Shimy. Enfin, s'il est pas mort..."
L'homme conclu par un rire tonitruant et s'éloigna. J'attribuais son attitude à l'air marin, et empruntait la direction indiquée. Ayant déjà décidé que mon père avait sûrement exagéré au sujet de son frère, qu'il ne devait certainement pas être si solitaire au vu de la magnificience de Koléana, je ne prêtait pas attention aux paroles de l'homme.
La troisième maison à droite du quartier Shimy n'avait rien de différent des autres, me disais-je au premier abord. Je changeais néanmoins d'avis en apercevant l'épaisse couche de poussière devant la porte, ainsi que les traces de rouille sur le loquet de cette dernière. Peut-être n'était-il en effet pas sorti depuis plus longtemps que je ne le pensais.
L'assurance d'être un membre de la famille, et la perspective de devoir informer de la mort de mon père, me poussèrent à ouvrir cette porte grinçante même après que l'on ne m'eu pas répondu lorsque je toquais. Pénétrant dans la troisième maison à droite du quartier Shimy, île de Koléana, et demeure de Phyrandre, je me senti isolé dès lors que la porte se referma. Je supposais que mon oncle devait être ailleurs, et j'entamais une visite de sa demeure, décidé à attendre son retour. Ni le vent, ni l'odeur de la mer n'entraient ici. Le mobilier rudimentaire dénotait avec le style très orné qui m'avait semblé caractéristique des maisons elfiques. L'impression d'évoluer dans une place d'un autre âge, coupée du reste de l'île, me donnait envie de quitter cet endroit et d'attendre mon oncle dehors ; idée que je rejetais farouchement, me sentant proprement ridicule.
Je regrettais de ne pas m'être davantage renseigné sur le domaine d'étude de mon oncle. Si mon père décrivait son frère comme spécialisé dans les crottes de Mygaloup lors de soirées entre amis, il n'avait jamais évoqué le sujet sérieusement. La raison ne devait pas être bien importante, me disais-je. Sûrement s'aggissait-il d'un domaine trop compliqué pour être aisément décrit. Lorsque j'appercevais une pile de papiers posés sur la table, je me figurais alors tenir un élément de réponse.
C'était une liasse de documents jaunâtres, qui me semblait mêler dessins, écritures et cartes sans distinction. Mais quand je décidais d'y toucher, je découvrais aussi des schémas, et des formules mathématiques. Un concentré de connaissances dont je m'empressait de tenter de déterminer l'objet. Les dessins me semblant au premier coup d'oeil n'avoir aucun sens, je me tournais vers les écrits : rédigés dans un mélange d'alphabet elfique, de sorte de pictogrames et de caractères inconnus, je me sentais bien incapable d'en tirer la moindre conclusion. Une série de caractères revenait néanmoins au fil des écrits. Je ne la répèterais pas dans cette lettre, ou bien elle s'inscrirait au fer rouge dans votre esprit durant le peu de jours qu'il vous resterait.
Toujours dans l'inconnu, je mettais de côté ces écrits qui me semblaient alors dénués d'intérêt et revenait aux dessins. Représentant pour la plupart des paysages, l'un d'eux attira néanmoins mon attention : il représentait un bouquet de fleur, devant une fenêtre. Les pétales rouges étaient constellés de dizaines d'yeux, dont l'impression qu'ils m'observaient à depuis la feuille me sauta à la gorge. Je restais là, à fixer ces choses, jusqu'à ce que mon instinct prenne le dessus et me fasse ranger cet artefact sous la pile. Il me semblait pourtant que les yeux étaient toujours là, devant mon regard, se dessinant dans les contours des murs et de la vieille charpente.
C'est alors que la porte s'ouvrit.