Incomprise
Quelques jours auparavant, Jadina et les Légendaires avaient réussi à déjouer les plans de Skroa, et l'empêcher de prendre le trône d'Orchidia. Adeyrid, la mère de Jadina, ne voyait pas la réussite de l'arrêt de Skroa. Non. Elle voyait les dégâts causés : une colonne de marbre détruite, des chaises renversées, un vitrage volé en éclats, et des armes cassées. Tout, sauf le succès de la mission.
Réunis devant le trône de la reine, les Légendaires attendaient leur injuste jugement. Au milieu d'eux, Jadina. Tête haute, lèvres pincées, poing légèrement serré. Elle savait ce que sa mère allait reprocher à ses amis. Pourtant, Jadina avait tout bien fait. Elle avait protégé le trône, son peuple, et sa mère. Elle pensait faire comme il fallait. Mais non.
— Encore un désastre, Légendaires, résonna voix d'Adeyrid. Partout où vous allez, vous gâchez tout. Tout ce que vous touchez se transforme en désastre.
Aucun n'était en accord avec ça. Mais tous savaient qu'il serait inutile d'argumenter. Le regard froid d'Adeyrid se posa alors sur Jadina.
— Et toi... Ma fille.
Elle marqua une pause.
— Tu me déçois plus que mes mots ne pourraient le dire. Tu suis ces incapables, les aides, et tu en es fière. Je ne sais pas ce que j'ai raté dans ton éducation, mais je ne vois qu'une étrangère.
Les yeux de Jadina s'agrandirent. Une étrangère. Voilà donc comment Adeyrid considérait sa fille. Une inconnue. Pourtant, Jadina s'approcha.
— Mère, j'ai accompli avec mes amis ce qui était juste. Je ne le regrette pas. Je sais quoi faire, et ce qui est juste ou non.
— Je ne crois pas, petite insolente. Tu as rejoint ces idiots, plutôt que suivre le destin qui t'étais tracé. Et ce chemin était la bonne décision. Alors non, tu ne sais rien.
Jadina encaissa, mais n'allait pas se laisser faire. Elle s'approcha des marches.
— Si. Je sais. Je sais qu'il faut défendre ceux qui méritent d'être défendus. Je sais protéger ce qui doit l'être. Et je sais que ce que j'ai fait a certes causé des dégâts, mais c'est grâce à nous que vous pouvez vous asseoir sur ce trône maintenant.
Gryf, derrière, acquiesça. Danaël, lui, savait que Jadina avait raison de se justifier, mais qu'Adeyrid ne lui donnerait jamais raison.
— Tais-toi, Jadina.
— Non ! Nous méritons d'être reconnus, et nous avons de la valeur ! Vous dites que je suis une étrangère, mais je suis toujours la même ! C'est juste que vous n'avez jamais pris le temps d'écouter mes opinions, et vous n'avez jamais –
— Ça suffit ! la coupa vivement Adeyrid d'un geste de la main. Tu es tout l'inverse de celle que je voulais que tu sois. Regarde-toi, ma pauvre. Tu vagabondes, tu joues aux héroïnes, tu détruis ton palais et tu oses me tenir tête avec de belles paroles ! Mais non, tu n'agis pas correctement, Jadina. Tu as perdu ton titre de princesse, tu as refusé ton mariage avec Halan, pour te mettre avec un pauvre homme !
Le sang de Jadina bouillit, malgré les larmes qui menacaient de couler.
— Laissez Danaël en dehors de ça. Il n'a –
— Tu me déçois, Jadina. Tu ne sers à rien dans ce royaume. Tu n'es rien de plus qu'une petite profiteuse qui s'amuse à jouer aux sauveuses. Tu n'es pas ma fille ; tu n'es qu'une peste égoïste.
Le cœur de Jadina rata un battement. Son regard resta figé sur le visage ferme de sa mère, qui pensait chaque mot. Puis, lentement, Jadina baissa la tête. Son poing se desserra. Et les larmes coulèrent librement. Qu'importe ce que la jeune femme défendait. Elle ne serait jamais celle qui serait appréciée par sa propre mère.
Le silence envahit le cerveau de Jadina. Plus rien ne répondait. Juste ces paroles qui tournaient en boucle : Petite peste. Petite profiteuse. Tu me déçois.
Pourtant, Jadina osa lever les yeux pour croiser ceux d'Adeyrid. Mais Jadina ne dit rien. Non. Face à des remarques blessantes, certaines personnes préfèrent simplement rester silencieuses. Car leur cœur se protège. Jadina faisait partie de ces personnes. Et pendant un instant, Adeyrid songea qu'elle en avait peut-être trop dit. Mais c'était trop tard ; elle avait dit ce qu'elle pensait réellement.
Lentement, Jadina tourna le dos à sa mère. Puis, elle marcha. Ses pieds la guidaient sans qu'elle ne sache elle-même où aller. Tout semblait flou, lointain, perdu.
Lorsqu'elle passa devant Danaël, elle ne lui adressa pas un regard.
Et c'est ce qui inquiéta le chevalier.
***
Allongée dans son lit, Jadina regardait la pluie tomber derrière la vitre. Depuis que le groupe s'était arrêté dans une auberge à la frontière, Jadina était restée silencieuse. Elle n'avait pas dit un mot. Même si, à l'intérieur d'elle, elle était très agitée. En bas, Danaël regardait le feu crépiter. Il connaissait Jadina. Et il savait que son silence manifestait une blessure émotionnelle. Incapable de rester sans rien faire, il monta les marches, et toqua doucement à sa porte.
— Jadina ? C'est moi.
Aucune réponse. Il décida malgré tout d'ouvrir. Dos à lui, Jadina ne bougea pas. Il avança doucement, puis s'assit sur le bord du lit. D'ordinaire, Jadina aurait sauté dans ses bras, ou aurait plaisanté. Mais rien.
— Jadina... Ça n'a pas l'air d'aller. Est-ce que tu veux en parler ? tenta Danaël, de la voix la plus douce qu'il n'employait que pour elle.
Aucune réponse. Alors, Danaël s'allongea derrière elle, et embrassa son épaule.
— Je peux rester là, si tu veux. Tu n'es pas obligée de dire quoi que ce soit, si tu ne veux pas. Sache juste que je suis là, pour toi.
Un instant passa, puis :
— Pourquoi ?
La voix de Jadina était brisée. Sans émotions. Elle prononca ce mot avec dégoût. Danaël réfléchit un instant aux bons mots, puis répondit :
— Parce que je t'aime. Tu le sais.
— ... Moi aussi, je t'aime, lui retourna-t-elle, d'une voix basse.
Cette réponse lui arracha un sourire.
— Est-ce que tu veux parler de ta mère ?
— Je n'ai pas de mère.
La main de Jadina serra le drap.
— … elle n'existe plus.
— Je ne veux pas que tu croies tout ce qu'elle a dit sur toi. Tu es tout l'inverse.
— Je ne sais plus quoi croire. Chaque fois que je pense bien faire, on me reproche mon action.
Une larme roula sur la joue de la brune.
— ... je ne sais même plus ce que je vaux. Je suis pitoyable et égoïste.
— Non.
Le voix ferme de Danaël fit presque sursauter Jadina. Tendrement, Danaël posa une main sur son épaule, et la fit se tourner vers lui. Danaël découvrit les yeux verts de Jadina rougis par les pleurs. Mais elle restait magnifique à ses yeux.
Danaël caressa doucement sa joue.
— Écoute-moi, ma chérie. Tu es loin d'être comme ça. Tu es bienveillante, souriante, rassurante et la femme la plus courageuse que je connaisse. Chaque jour, à chaque mission, je vois à quel point tu as changé ; tu es à l'écoute, tu aides ceux qui le demandent, et surtout, tu le fais sans demander quoi que ce soit en retour. Et tu ne peux pas savoir à quel point je suis fier de toi. Même si je ne te le dis pas souvent, alors que je le devrais. Mais je t'aime pour celle que tu es aujourd'hui, pour celle que j'ai sauvée il y a des années, et pour celle que je compte aimer et chérir pour le restant de ma vie.
Une larme coula sur la joue de Jadina, que Danaël essuya du pouce.
— Et je t'interdis de te traiter de la façon dont ta mère l'a fait. Et tu sais que tu n'es pas cette femme égoïste qu'elle décrit. Tu es belle, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Et je t'aime pour ça, d'accord ?
Le sourire de Jadina réapparût progressivement. Même si ses joues étaient baignées de larmes, elle trouvait du réconfort dans les paroles de Danaël. Elle chercha sa main et entrelaça ses doigts aux siens.
— Merci, Danaël. Vraiment.
— Tu n'as pas besoin de me remercier, trésor.
— Je m'en veux de ne pas t'avoir défendu face à ma mère...
— Tu as essayé. Et je sais que tu aurais souhaité dire plus. Et honnêtement ? Je me fiche de ce que ta mère pense de moi. Je sais que je suis heureux, avec toi.
Jadina passa ses bras autour de son cou, et soupira de soulagement, laissant retomber toute la pression, avant de l'embrasser.
— Merci d'être venu me voir. J'en avais besoin, je crois.
— Je serai toujours là pour toi, ma princesse.
— Merci, mon amour.
♡ FIN ♡